Prendre soin…
Prendre soin...
De l'hiver qui s'étire et pose un bonnet de laine sur les premiers jours de Mars...
D'une éclaircie qui parfois déchire les nuages et nous improvise un printemps de fortune dont la douceur rassure nos espoirs...
De cet ami perdu de vue qu'on croise au hasard d'une rue où l'on n'a pas d'habitudes...
D'une soirée glaciale sur les gradins d'une patinoire presque déserte, où, le temps d'un match de hockey, la claquement du palet contre les balustres a ranimé des silhouettes et réveillé ma mémoire...
De l'arôme du café qui s'acoquine à l'odeur des croissants frais posés sur la table du bistrot, et du froissement des pages du journal qu'on feuillette avant d'aller travailler.
De la douceur de la couette quand on s'y glisse pour la nuit, de l'éponge tiède au sortir de la douche, de l'écharpe bleue qui réchauffe le col de mon pardessus.
Du sourire de la caissière du supermarché ou de l'affabilité d'un client moins pressé qui me laisse passer.
Du poids d'un panier rempli des légumes du marché et du fumet de poulet rôti qui aiguise l'appétit...
De l'odeur d'encre violette qui s'échappe de mes vieux cahiers où s'est glissé un buvard de velours tout tâché de mes essais, de celle piquante de naphtaline dans la penderie du grenier qui protège des habits qu'on ne remettra plus, ou de celle amère et mouillée de mon petit chien qui rentre du jardin...
De la trace d'un parfum familier au creux de la maille d'un gilet qu'on garde comme la relique d'un bonheur défunt...
D'un soupir échappé d'une caresse, d'un sourire rescapé d'une chamaille, du frisson de bonheur quand je t'attends sur le quai venteux de la gare et que le train enfin s'arrête dans un crissement stridents d'essieux...
De cette faveur inespérée que la vie nous fait en nous proposant de continuer le chemin tous les deux, et de ce quotidien qu'on pourrait broder de tendres habitudes...
De ces jours qu'on vit comme une routine, de tous ces petits bonheurs que chaque matin donne sans compter mais qu'on ignore tant ils nous semblent légitimes...
Transparents…
Ils marchent vite, le dos légèrement vouté. Ils vont leur chemin en évitant de vous voir. Ils voudraient n'être que des ombres glissant sur le trottoir, se faire encore plus discrets pour mieux progresser.
Leurs silhouettes grises n'attirent pas les regards. Se fondre dans la masse, ne s'opposer à rien, du moins jamais de front, et devenir transparents...
Que croyez-vous qu'ils n'aient pas tenté ?... Se rebeller ? Exiger ? Une tentation de jeunesse à laquelle ils n'ont plus jamais cédé dès qu'un peu trop de zèle leur a fait mordre la poussière...
Ils ne s'attardent pas, réfléchissent en silence... Leurs mensonges d'omission sont élevés au rang de talent, convaincus qu'ils sont qu'il n'y a pas d'autres moyens de durer que se taire et mettre le poing dans sa poche.
Ils ont compris une fois pour toutes que chacun doit rester à sa place, que leur nombre fait leur force et qu'ainsi ils échapperont à bien pire. La difficulté leur a appris à ne rien manifester et à ne rien contester ostensiblement. De guerre lasse ils s'en vont d'un pas urgent sur les coursives de la banalité ou courent s'abriter sous les remparts de l' anonymat...
Ils passent ainsi toute une vie tels des souris, et c'est pour eux la même victoire que pour d'autres d'avoir réussi un parcours glorieux... A petits pas ils grignotent de petits avantages que vous n'auriez pas eu même l'idée d'espérer, le privilège ôte l'envie de s'ingénier...
Rosemary…
Dimanche 07 février 2010.
Il est un peu plus de midi. Le ciel est aussi lourd que je le suis d'un chagrin de plus.
Le cimetière est aussi désert qu'il puisse l'être à cette heure d'un dimanche de février. Des maisons alentours ne parvient aucune résonnance. Les façades ici semblent avoir pris le deuil pour toujours. La neige l'aurait allégé de cette lassitude brumeuse et humide, mais elle a fondu en larmes qui mêlées aux nôtres laissent les allées de graviers creusées de ravines et de flaques d'eau grises.
Qui n'en connaîtrait pas le chemin le trouverait aisément en ramassant les pétales de fleurs qui jonchent le passage où il y a seulement quelques heures les plus proches des tiens t'accompagnaient silencieux et accablés jusqu'à la tombe familiale.
Ce matin, une cascade de fraicheur recouvre pudiquement la pierre. On ne peut plus lire les noms de ceux qui reposent avant toi sous la lourde dalle tant les bouquets et les gerbes se bousculent dans un pastel de glaïeuls, de gerbéras, de roses et de tulipes mêlées de verdures sensées resister plus longtemps à la froidure. N'émerge de cette brassée flamboyante qu'un prénom aux dorures délavées, celui de ton gamin foudroyé auquel tu n'auras survécu que parce qu'il le fallait bien, jusqu'à ce qu'épuisée de t'en convaincre, tu ne préfères le rejoindre...
J'ai eu peine à m'endormir hier soir, imaginant la nuit envelopper ta tombe de sa mantille noire. Malheureuse de ne savoir t'éviter cette définitive solitude, privée de la lumière des jours, de la blancheur des lunes et de nos quatre saisons. Pas un arbre, pas un buisson où quelque moineau courageux pourrait venir se percher à meilleure embellie... J'ai peine à te savoir immobile à jamais sous cette pesanteur, toi à la blondeur si fragile...
Ce cimetière sans âme qu'un souffle puissant balaye comme pour en chasser la pauvre chaleur que nous tentons de te conserver...
Je ne participe pas à la gabegie de phrases de circonstance, je ne sais si la mort soulage les uns d'une vie que la souffrance rend intolérable, les autres de l'impuisssance qu'ils éprouvent à ne pas avoir réussi à vous la rendre à nouveau supportable...
Je ne sais si tu es mieux sous ce masque de cire dont le dernier soupir accable, je ne sais rien qui puisse m'apaiser, je ne veux surtout rien pour toi de ces banalités faites pour rassurer ceux qui restent, je leurs préfère mes souvenirs et le silence, la retraite et l'intimité de mon chagrin.
Il me faudra du temps...
Je voudrais pour toi des mots légers qui rendraient ton départ moins insupportable, mais s'ils existent ils ne viendront que plus tard, quand j'aurai pris la détestable habitude de ne plus espérer t'apercevoir au coin d'une rue, quand je comprendrai réellement pourquoi tu es aux abonnées absentes et que j'aurai le courage d'admettre qu'une part de moi t'a manqué...
Je ne garde pour ce soir que la fine pluie qui perle tes bouquets, que le ciel assorti à la couleur de ma peine, que la lourdeur de cette sépulture qui ne te ressemble pas, je ne retiens ce soir que la lenteur de ton premier jour à l'ombre de ta vie...
60 ans…
27 Novembre 2009
Soixante ans... C'est l'âge que tu aurais aujourd'hui...
Combien sont-ils ceux qui peuvent les fêter en regardant paisiblement en arrière sans rien regretter ?
Combien contemplent leur passé avec indulgence et par la pensée refont le chemin à l'envers sans avoir ni remords ni mélancolie ?
Toutes ces années pour construire un présent serein ?...
Ne pas se sentir vieux pourtant, avoir d'autres projets encore, et plus facilement se laisser aller à des rêves insensés puisque c'est maintenant qu'il faut les réaliser avant de n'en garder que des regrets.
Jamais tu ne seras sexagénaire...
L’été indien…
Elle préfère ne pas lui donner d'âge, ça la vieillirait davantage...
Il se dégage de sa jeunesse une élégance rare.
Elle s'étonne de la simplicité avec laquelle il s'adresse à elle, comme s'il ne s'était pas aperçu du nombre d'étés qu'elle avait déjà traversé...
Elle pense à lui sur la pointe des pieds pour ne pas risquer de briser cette fragile complicité...
Il ne se passe entre eux rien que la lucidité ne puisse envisager, mais elle frissonne quand il la regarde, honteuse de ce désir d'un autre âge...
Étonnée d'avoir déjà tant vécu, naufragée d'une génération fanée, elle n'en finit pas de peser les années qui l'espace d'une nuit compteraient double...
Elle interroge sans fin son miroir qui pour toute réponse lui renvoie simplement son image...
A-t-il simplement une idée de l'empire qu'elle lui concéderait si seulement il y songeait?
Elle y laisse toute son assurance tandis qu'il semble innocent du charme qu'il promène au bout de son sourire, elle se découvre timide, ne trouve plus ses mots ou les bredouille dans un pauvre murmure...
Sa peau halée à peine ombrée d'une barbe naissante ne réussit pas à l'envieillir, elle ne peut s'empêcher d'imaginer la sienne, douce encore, trouver refuge auprès de ses printemps ardents...
Elle craint qu'il n'ait senti sa faiblesse et qu'amusé il en joue, à moins qu'attendri par tant de puérile maladresse il ne s'interroge sur la candeur de ces femmes qui ne retiennent de leur âge que celui qui sied à leurs émotions...
Elle parle d'île déserte et de paillote au soleil pour oublier qu'ici le ciel est bas et gris, il répond : "Seul,ça n'a pas vraiment de sens..." Elle sait tout ça très bien mais ne sait plus devant lui que prononcer des platitudes...
Il lui dit : "A bientôt, sûrement, je vous appelle, nous prendrons un verre ou un café..." Elle répond : "Peut-être, pourquoi pas ?..." mais pense : "Il n'appellera pas..."
Il s'en va sans se retourner alors que déjà elle supplie le hasard... Elle s'en veut de cette envie de lui, de son corps qui la trahit...
Il s'en va là où elle n'a pas sa place.
Au coin de la rue il n'aura retenu d'elle que sa quête pitoyable, il s'en moque et oublie même d'en rire puisqu'elle n'existe déjà plus...
