Je regarde. Tout. Ou presque. Tant de choses échappent à notre regard au gré des jours, des humeurs, de la lumière, ou du temps qu’on veut bien consacrer à l’éternelle découverte du monde qui nous entoure.

Je regarde ma ville, ses rues de Décembre illuminées, ses quais déserts pour le moment, longeant les eaux bouillonnantes du canal, elles s’écoulent si vite que mes yeux s’y noient en essayant de les poursuivre. Plus loin, je grimpe les escaliers qui mènent aux ruines d’un château jadis fièrement campé sur les hauteurs de la cité, d’où s’effondrent des morceaux de remparts, vestiges d’un temps de cuirasses et d’arbalètes.

De mes fenêtres se découpent dans un ciel d’hiver les silhouettes angulaires des toits haut perchés, celle plus douce d’un dôme d’ardoises grises, des cheminées se hissent sur les arêtes faitières, leurs fumées blanches sont autant de suffrages à l’avènement d’une saison froide qui par ici dure un bon moment. Les houppiers telles des perruques coiffent les toitures plus basses. Devant chez moi, des marronniers montent fièrement la garde le long des balustrades du chenal, des passants emmitouflés déambulent ou se pressent selon qu’ils sont chargés d’emplettes de Noël ou de cartables.

Je regarde. Le ciel. La brume qui ce matin enrobe encore les collines alentours. Les arbres dénudés qui tendent leurs branches pour retenir les guirlandes qu’on y a accroché. Bien des volets sont fermés, quelques lampes s’allument derrière les carreaux où je devine un petit-déjeuner, des tartines beurrées, des pots de confitures. Selon l’intensité ou l’éclat de la lumière j’imagine aussitôt une ambiance, une famille ou une solitude.

Je regarde. Un fumeur sur le bord du canal, un camion garé de travers sur le trottoir, qui s’éloigne aussitôt sa livraison faite. Une enseigne qui clignote jour après jour, invitant les chalands à entrer et à acheter. Des draps qu’on a posé sur les rambardes pour mieux les aérer, un coup de vent qui soulève les feuilles que l’automne a laissé derrière lui, un remous tourbillonnant qu’un kayakiste s’entraine à contourner pour mieux atteindre une balise suspendue plus loin qui le nargue en se balançant au gré des courants.

C’est l’heure des chiens qu’on promène et qui déposent leurs hommages malodorants sur les trottoirs humides. Leurs maitres sortent ou pas le petit sac en plastique qui laisserait le pavé propre comme un sou neuf, mais, prudence oblige, il faudra parfois bien regarder où l’on pose les pieds… Sous un pont plus loin passe la Moselle, au flux encore contrarié, qui amasse contre les piles de son tablier tout ce que la dernière crue a entrainé de troncs d’arbres arrachés et de matériaux déchiquetés.

Le canal empierré grondera en cascade toute la journée comme le vol d’un gros bourdon l’été. Son furieux ronronnement curieusement m’apaise. Il m’accompagne le long de mes heures, fidèle et égal à lui-même, présent sans être envahissant, un compagnonnage vous dis-je, de tous les instants qui me manquerait si je devais m’en éloigner.

Je regarde et je m’imprègne de mon quartier. La cité en est pleine de ces endroits particuliers, qui d’une rue à l’autre en farandole donnent une belle âme à ma ville. Les immeubles en rang serrés s’alignent entre les avenues, les passages, les impasses, les places, les esplanades, les parcs et les squares. Un bas relief, un bandeau de frise accroché sous le dernier niveau, un œil de bœuf ignoré jusqu’ici, un oriel ornant une façade, un barreaudage, une moulure élégante, autant de petits détails qui donnent du caractère à l’architecture citadine. Une partie de ma ville porte encore les cicatrices de la dernière guerre, certains secteurs n’ont survécu à l’élimination qu’à force de reconstructions bien datées des années cinquante, toutes ont le même air de famille, y perdant quelque peu leur personnalité, mais il fallait faire vite et reloger tous les démunis.

Pendant des années laborieuses, j’ai regardé ma ville sans toujours la voir, comme beaucoup d’autres curieux comme moi, je découvre ce qui me semblait pourtant familier, l’habitude voile la perception du détail qui signe pourtant l’identité des lieux.

Alors, à vos marques, prêts, REGARDEZ !

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