Un regard…
Elle a ce regard profond et pénétrant de ceux qui, quoique contraints de dépendre des autres sauront toujours garder leurs distances.
Elle nous déshabille des yeux et nous démaquille l'âme, devant elle la tricherie se dérobe, l'artifice est superflu...
A l'obligation d'être immobile elle oppose une énergie qui nous laisse stupéfaites et bouillonne d'une impatience que l' habitude a réussi à maîtriser.
Elle travestit sa difficulté à parler d'une prononciation lente et articulée. Sa bouche traduit fidélement sa pensée tandis que ses mains évanouies sur les accoudoirs du fauteuil ont renoncé à se joindre à la parole...
Son teint pâle ne déguise pas ses douleurs, le souffle court elle s'accroche à nos lèvres et ne perd pas une miette de nos conversations. Nous tissons patiemment un dialogue coupé de silences où elle reprend sa respiration. Et c'est la nôtre qui nous manque quand nous la voyons autant peiner à exprimer ce qui nous semble à nous si aisé...
Elle est partie en guerre contre son corps qui l'a trahie et ne s'économise aucun geste qui lui soit encore permis. La faiblesse de ses forces contraste avec la détermination de son combat.
Devant elle c'est nous qui sommes pétrifiées, avares de nos pantomimes, presque contrites de cette facilité à nous mouvoir... Son supplice nous ramène à l'essentiel, pour quelques heures seulement nous serons conscientes d'avoir de la chance, tandis que chaque geste lui est une conquête et chaque mot une victoire...
Nous nous étions quittées chipies, nous nous retrouvons attendries par les égratignures de nos vies. La photo de classe ne nous épargne aucun de nos complexes d'adolescentes et nous constatons dans un éclat de rire combien l'époque nous fut ingrate !... Elle se tait et sourit tendrement à la petite fille aux nattes blondes qui ignore encore de quoi seront faites ses détresses...
Un clic et…
"Suggérer" un nom, un prénom...
Un clic et... Surprise...
Une photo s'affiche dévoilant un visage familier...
C'est lui ! Bien sûr, des années ont passé, et il serait vain de tenter de les ignorer. Quelques secondes à peine m'ont suffit pour apprivoiser ce nouveau regard sur mon passé. C'est lui...
Un clic pour défier le temps et parier sur nos souvenirs... Pour prendre le risque de n'y trouver que le regret d'avoir voulu confronter la fraîcheur de nos dix sept ans à nos automnes fatigués...
Et ce clavier qui aspire mes doigts, quelques mots qui s'alignent timidement pour tenter de renouer un dialogue interrompu alors qu'on avait encore la vie devant soi...
Revenir en arrière, effacer un mot, chercher celui qui traduira le mieux à la fois l'envie et le l'inquiétude... Hésiter, tout supprimer... Et recommencer...
Enfin trouver le tour qui convient, relire dix fois les deux ou trois petites phrases qui vont briser le silence, et les "envoyer" comme on lance un défi...
Attendre. Sans trop vouloir y croire... Mais attendre quand même.
Lui faire vivre mille possibles destinées, l'imaginer surpris, amusé, contrarié de ce message inattendu... Regarder la photo, y retrouver un petit morceau de cet été adolescent, sourire en se souvenant de nos menthes à l'eau, de la plage et de la Pergola, se demander s'il fallait oser, trop tard, c'est fait...
Et puis bientôt découvrir sur l'écran la réponse qu'on espérait, oui, c'est bien lui, il est dit-il, bien vivant, et heureux lui aussi de ces retrouvailles inespérées... Suivent quelques chiffres pour se parler au bout d'un portable et quarante ans s'effacent derrière une voix qui n'a pas pris une ride...
La réserve des premières phrases cède bientôt la place au plaisir d'évoquer des souvenirs qui se consolident au fur et à mesure qu'ils surgissent au coins de nos mémoires...
Nous ne sommes plus l'un pour l'autre, que le lien fragile qui nous relie à la chimère d' une jeunesse intemporelle et embellie au fil du temps qui passe sur nos vies...
Et si l'émotion ne traduit que la nostalgie d'une belle saison , qu'importe, l'espace d'un moment, je me suis rapprochée de ces jolis printemps...
Culpabilité…
Vous l'avez fait...
A force de vous l'entendre annoncer, à force d'arriver à temps pour vous empêcher de le faire ou d'user notre vocabulaire à vous persuader de ne pas en arriver à cette extrémité, nous avions curieusement oublié que tout pouvait quand même encore arriver...
Et voilà, cette fois vous l'avez vraiment fait !...
Vous vous êtes consumés à lutter contre ces démons qui vous harcelaient sans relâche à vous convaincre que rien n'allait bien. Défaits avant même d'avoir combattu, vous aviez renoncé... Plus rien n'accrochait votre regard, habitués que vous étiez à cet avenir sans douces échappées. Rien ne vous surprenait, le pire même vous semblait le plus probable.
Vous aviez usé tous vos amis, rares étaient ceux qui trouvaient encore quelque argument à vous proposer que vous aviez tôt fait de repousser...
Des heures, parfois des nuits à tenter de vous rassurer, à trouver des solutions dont vous ne vouliez pas entendre parler...
L'ivresse au bord du coeur vous perdiez l'équilibre, les mots s'échouaient sur vos lèvres fatiguées, mille bras n'auraient pas suffit à vous retenir... Votre envie profonde était de tomber...
On vous quittait soulagés d'échapper à l'emprise que vous tentiez de nous imposer, votre douloureuse exigence essorait ce qu'il nous restait de tendresse ou d'amitié... Depuis longtemps plus rien ne servait à rien...
Persuadés que personne ne pouvait vous comprendre, ce fut un perpétuel chassé-croisé entre vos attentes et nos impuissances...

