Un dégoût…
Qui êtes-vous donc, vous autres qui entrez dans un cimetière comme on rentre dans un supermarché ?
En faites-vous un premier tour pour mieux repérer de quoi fleurir à moindre prix votre jardin ?
Vous appropriez-vous aussi la tombe ? Faites-vous au moins mine de vous y recueillir un instant avant de vous pencher pour vous saisir d'un pot et l'emporter nonchalamment ?
Je vous imagine repartir tranquillement les bras chargés et croiser des chagrins dans l'allée... D'aucuns pourraient même s'enquérir de qui vous amène ici et vous féliciter du soin que vous portez au fleurissement de vos défunts...
Je suppose pourtant qu'il faille que vous soyez costaud, je n'avais pu toute seule soulever ces petits arbustes jusqu'à la tombe de mon mari... J'espère au moins que vous avez eu un peu de mal à les transporter, que Diable tout devrait se mériter !
Je vous trouve bons goûts, puisque vous avez les miens, il est vrai qu'ils faisaient bel effet mes jolis buis tout ronds ! J'aime la sobriété, je les avais choisis bien verts et à la taille régulière pour agrémenter les flancs de la jardinière...
Oui, c'est mon mari qui repose là, depuis un peu plus de quatre ans déjà, et mon papa aussi, depuis un petit peu moins longtemps. Comme vous le constatez, ces dernières années ne m'ont pas épargnée...
Où posez-vous ce que vous leur avez dérobé ? Sur le seuil de votre véranda, à côté de votre paillasson, à moins qu'au fil des mois vous n'ayez en projet d'allonger votre haie ?
Et quand vous les regardez, est-ce qu'au moins vous avez une pensée pour ceux à qui ils étaient destinés ?
Rosemary…
Dimanche 07 février 2010.
Il est un peu plus de midi. Le ciel est aussi lourd que je le suis d'un chagrin de plus.
Le cimetière est aussi désert qu'il puisse l'être à cette heure d'un dimanche de février. Des maisons alentours ne parvient aucune résonnance. Les façades ici semblent avoir pris le deuil pour toujours. La neige l'aurait allégé de cette lassitude brumeuse et humide, mais elle a fondu en larmes qui mêlées aux nôtres laissent les allées de graviers creusées de ravines et de flaques d'eau grises.
Qui n'en connaîtrait pas le chemin le trouverait aisément en ramassant les pétales de fleurs qui jonchent le passage où il y a seulement quelques heures les plus proches des tiens t'accompagnaient silencieux et accablés jusqu'à la tombe familiale.
Ce matin, une cascade de fraicheur recouvre pudiquement la pierre. On ne peut plus lire les noms de ceux qui reposent avant toi sous la lourde dalle tant les bouquets et les gerbes se bousculent dans un pastel de glaïeuls, de gerbéras, de roses et de tulipes mêlées de verdures sensées resister plus longtemps à la froidure. N'émerge de cette brassée flamboyante qu'un prénom aux dorures délavées, celui de ton gamin foudroyé auquel tu n'auras survécu que parce qu'il le fallait bien, jusqu'à ce qu'épuisée de t'en convaincre, tu ne préfères le rejoindre...
J'ai eu peine à m'endormir hier soir, imaginant la nuit envelopper ta tombe de sa mantille noire. Malheureuse de ne savoir t'éviter cette définitive solitude, privée de la lumière des jours, de la blancheur des lunes et de nos quatre saisons. Pas un arbre, pas un buisson où quelque moineau courageux pourrait venir se percher à meilleure embellie... J'ai peine à te savoir immobile à jamais sous cette pesanteur, toi à la blondeur si fragile...
Ce cimetière sans âme qu'un souffle puissant balaye comme pour en chasser la pauvre chaleur que nous tentons de te conserver...
Je ne participe pas à la gabegie de phrases de circonstance, je ne sais si la mort soulage les uns d'une vie que la souffrance rend intolérable, les autres de l'impuisssance qu'ils éprouvent à ne pas avoir réussi à vous la rendre à nouveau supportable...
Je ne sais si tu es mieux sous ce masque de cire dont le dernier soupir accable, je ne sais rien qui puisse m'apaiser, je ne veux surtout rien pour toi de ces banalités faites pour rassurer ceux qui restent, je leurs préfère mes souvenirs et le silence, la retraite et l'intimité de mon chagrin.
Il me faudra du temps...
Je voudrais pour toi des mots légers qui rendraient ton départ moins insupportable, mais s'ils existent ils ne viendront que plus tard, quand j'aurai pris la détestable habitude de ne plus espérer t'apercevoir au coin d'une rue, quand je comprendrai réellement pourquoi tu es aux abonnées absentes et que j'aurai le courage d'admettre qu'une part de moi t'a manqué...
Je ne garde pour ce soir que la fine pluie qui perle tes bouquets, que le ciel assorti à la couleur de ma peine, que la lourdeur de cette sépulture qui ne te ressemble pas, je ne retiens ce soir que la lenteur de ton premier jour à l'ombre de ta vie...
1949 – 2005
Les cimetières avaient un autre air avant toi.
Je ne les détestais pas, m'y promener ne me dérangeait pas plus que ça. J'y trouvais même comme un apaisement. Silencieux par essence et pourtant bruissants de toutes parts ; le feuillage des arbres bercé par la brise, mouillé sous l'averse, le pépiement des oiseaux... Souvent posés aux abords d'un village ou d'une ville, recueillant les effluves sonores de la vie qui plus loin s'agite encore... Résonnants de la mémoire de tous ceux qui, contraints, l'habitent pour longtemps... Témoins de tant de chagrins et pourtant semblants sereins sous l'alignement des granits et le tracé des allées...
Non, ils ne m'ennuyaient pas plus que ça.
Voilà maintenant que tu en habites un... J'ai aujourd'hui une douloureuse raison de m'y rendre.
Depuis des mois j'y vais très souvent. Peut-être espérant y retrouver une trace de toi, y sentir ta présence alors que partout ailleurs tu t'obstines à t'en aller... Mais plus j'y vais plus je reste persuadée que ce n'est pas là que tu es. Non, tout ce silence, ce ne peut être toi. Cette tombe ne me rapproche pas de toi... Il faut que mes yeux heurtent les lettres de bronze qui écrivent ton nom pour qu'un instant seulement je réalise que c'est bien toi qui est là. Mais tout aussitôt l'angoisse de ton absence s'éteint, car ce n'est pas ici que j'ai du chagrin.
Il avait tant neigé ces jours là qu'on ne distinguait plus les allées et à peine les tombes. Du revers de la main j'ai balayé l'épaisse couche cotonneuse qui recouvrait la tienne. Comme pour que tu puisses mieux respirer... La rose blanche que j'avais posée sur la pierre avait pris des couleurs de terre. J'ai renoncé à découvrir davantage ta nouvelle adresse. Cette neige tombée fraîchement te faisait un édredon de flocons et je me suis bêtement dit qu'il te tiendrait chaud...
Quelques jours plus tard, revenant sur mes pas, la neige avait fondu. Ne restaient que ces gouttes d'eau qui telles des larmes glissaient en silence sur le granit vert. Un timide soleil d'hiver s'évertuait à les sécher sans y parvenir. La douceur de l'air se voulait comme une tendre consolation. J'ai eu pour un instant l' impression que mieux que les humains la nature comprenait mon chagrin...
A Bernard,
Le 28 Août 2009 - Quatre ans -

