A l’ombre de vos jours…

Je ne veux plus aller au cimetière…

Je veux croire à chaque fois que cette visite sera la dernière… Je voudrais me souvenir que ce n’est pas vous que je retrouve là… Ce morceau de granit… Je ne peux vous associer à cette morne pierre qui ne me parle plus… D’ailleurs, qu’a t’elle donc pu me chuchoter en d’autres temps ? N’avais-je pas une telle envie de croire que vous ne soyez pas définitivement partis, pour m’imaginer que vous puissiez encore me parler ?…

Debout devant ce qu’il reste de vous, je suis désemparée, vide, je ne ressens rien. Ni chagrin, ni colère, ni regrets, et si quelques  larmes viennent troubler l’approche de votre morne sépulture, je ne sais ni les maitriser, ni en comprendre la raison… Je lis ces lettres de bronze qui s’alignent et réduisent vos existences à deux noms et deux dates… Quand passent d’autres chagrins anonymes dans l’allée, est-ce donc le seul héritage que nous vous autorisions à leurs transmettre ? Je ne peux accepter de vous résumer à ces quelques années que le quidam va décompter tout en détaillant l’état de votre fleurissement…

Puis l’air soudain se charge de plomb, brise mon indifférence, je ne peux plus rien contre cette vague de souffrance qui s’empare de moi sans surprise, qui colonise mon corps de mille morsures, qui creuse mon ventre et le fissure, contre ce vide abyssal, cette impuissance inhumaine, ce questionnement éternel, cette douleur sans remède… Cette incapacité à vous dire combien vous me manquez viscéralement, et toutes ces choses si simples à dire pourtant quand vous étiez vivants, et que la pudeur retenait comme autant de secrets à perpétuité…

C’est pour ça, Maman, que je ne peux plus pleurer, c’est pour ça que je ne supporte pas cette fragilité qui habille ta vieillesse et te rend si vulnérable, je t’aime mais te le dire c’est aussitôt m’exposer à ce que je fuis… Pour tenir je dois sans cesse regarder devant moi, le moindre regard en arrière me terrasse, et toi qui ne survis que dans la plainte et le souvenir…

Je ne sais comment faire autrement… Je n’ai plus assez de forces à partager, je crois que j’ai tout usé, et le peu qui me reste me permet juste de respirer… La feinte indifférence est mon seul recours, si je m’apitoie sur toi, je m’effondre, ma côte de maille se détricote si j’ai la moindre défaillance…

Ma route fut plus souvent via ferrata, j’ai failli dévisser à chaque faux pas… J’ai tenu à bout de bras tant de ceux autour de moi qui n’y arrivaient pas, je suis fatiguée, Maman, si fatiguée, et toi, si protégée sur ta petite allée sous les charmilles, qui ne comprends pas qu’ailleurs, si près de toi pourtant, pour d’autres le chemin fut plein d’embûches…

Me pardonneras-tu quand un jour tu les rejoindras dans cet ailleurs qu’il nous plait d’imaginer pour nous rassurer, quand je passerai, brisée, sous tes volets fermés ?…

Personne ne sait pourquoi il faut qu’un jour la vie s’échappe, ni quels mystères ou quel néant se cachent sous nos corps de cire… Et moi devant cette tombe froide je ne vois plus qu’une pâle empreinte de ce que furent ceux que j’aime, leur absence me terrifie dans ce qu’elle a d’inéluctable, je ne comprends plus cette nécessité implacable…

Je ne veux plus aller au cimetière….

A mon mari ( + 2005) et mon Papa (+ 2007)… Et tous ceux que j’aime qui ne sont plus…

 

 

 

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