L’absent…

La journée enfin s’épuise dans la cacophonie métro-Babel qui t’engloutit, anesthésiant ta lassitude dans les tressauts du wagon sur les rails grinçants. Tu t’abandonnes aux secousses de la rame, morne berceuse d’une après-midi d’octobre.

Le front plissé et les yeux mi-clos tu ne vois plus l’enfilade des quais bondés d’une foule grise. Tes pensées sont ailleurs, loin de cet avaloir de saleté et de poussière grasse, peut-être à des années d’ici quand « Il » était encore là, l’espace de quelques stations, le Temps s’est effacé…

La douleur lancinante de son absence resurgit ce soir alors qu’un chiffon d’éther l’avait doucement mis en sommeil ces dernières années… Pourtant les jours avaient parus si longs quand il s’en était allé, comme si l’avenir sans lui se faisait prier pour exister…

Un abominable chagrin où la colère s’était installée comme une ultime parade à l’inéluctable, rempart dérisoire pour endiguer cette récurrente injustice qui s’obstine à nous priver de ceux qu’on aime. Cette incompréhension pour toute réponse stérile à nos interrogations. Pourquoi « Lui » tandis que tant d’autres nous indiffèrent et sont toujours en vie ?…

Écouter d’abord s’égrener les heures comme autant de tocsins martelés sur la fonte de nos âmes endeuillées, puis faire du Temps un ami et bientôt négliger de les compter. Pleurer moins à force de se convaincre qu’il ne s’agit que d’un chagrin provisoire, que viendra un matin où tout sera « comme avant ». Finir par y croire et souffrir davantage quand la raison nous rattrape.

Se prendre alors de vertige en contemplant l’abîme creusé par cette curieuse absence qu’on n’ose pas nommer… L’échappée n’est plus si belle mais mortelle et rompt sournoisement un dialogue qui, s’il n’existait guère de son vivant, semble maintenant nous manquer… Il faut se résoudre à n’avoir que trop parlé ou pas assez…

Une chape est tombée, à quoi bon faire tourner nos tables ? Le bois en craquera de dépit de ne trouver personne sous la chaleur de nos doigts…

Un passant parfois emprunte sa silhouette flattant nos espoirs les plus fous… Se retenir de courir car bientôt l’image se floute dessinant un inconnu que l’on maudira de n’être pas « Lui ».

En parler souvent au Passé avec cette indulgence qu’on ne prête qu’ à ceux qui sont morts, lui attribuer des mots qu’il n’aurait pas manqué de dire, réentendre sa voix au détour d’une expression, et le gratifier de qualités qu’il n’avait peut-être pas, s’en souvenir autrement qu’il n’était vraiment, imaginer qu’il sourit de notre pauvre condition terrestre tandis qu’il s’épanouit dans un ailleurs que nous fabriquons à la mesure de nos émotions…

Regarder toutes ces photos qui semblent prises pour l’éternité, y retrouver son sourire malicieux dont il parait aujourd’hui nous narguer et parfois y découvrir un regard qui semble déjà voir bien au-delà de nous…

Trouver ce jour plus lourd que tous les autres, ne pas aimer voir vieillir ce chagrin, se reprocher de ne plus y penser si souvent ou de rire encore alors qu’il n’est plus là.

Enfin sentir combien il nous manque, avec tout ce bonheur qu’on ne sait plus comment partager, et cette chaise désespérément vide où personne n’ose plus jamais s’asseoir…

A Jean-Paul et tous ceux qui inéxorablement nous quittent…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *