L’Egaré

Je l’ai vu s’accroupir et glisser par terre, appuyer son dos voûté contre un des piliers de pierre taillée qui soutient les arcades de la Place des Vosges. Le visage fatigué, ridé bien plus que ne le méritait son âge, hérissé d’une barbe sombre et mal taillée, le regard égaré, cherchant en vain dans la foule bruissante quelqu’un à  qui parler…

Les genoux remontés contre son ventre creux, il portait des bottes de cuir noires, des bottes lourdes de motard, trouées par quelque chute de hasard. Il y avait enfermé ses pieds nus, noircis de la poussière des rues. Un chandail démaillé, un blouson démodé, un chèche autour de son cou enroulé lui donnaient une allure de routard perdu. Il avait ce soir là  ses cheveux presque propres, on les aurait dits soyeux alors que la veille encore ils étaient tout en noeuds. Il semblait happer de ses yeux tout ce qui passait à  proximité, il semblait avide de partager. Mais si beaucoup le regardaient, c’était pour s’en moquer, car le pauvre garçon même posé sur le sol pavé tanguait à  force d’alcool ingurgité. Ou était-ce drogue sniffée ? De toutes les façons, ses pupilles dilatées disaient son effarement. Il tentait en s’écarquillant, de saisir l’ instant.


Le spectacle annoncé attirait le monde, mais le monde en l’apercevant s’installait plus loin, en l’évitant. De sourires gênés en regards méprisants, il s’épuisait à  contenir sa souffrance, et finalement sa main tout de cuir encore gantée se levait pour porter à  ses lèvres la gorgée de bière qui le rassurerait.

Dans les gradins de bois la foule énervée s’impatientait, le spectacle allait commencer.

Soudain plus loin, des tambours, des sifflets et autres tambourins annoncèrent les musiciens, une samba endiablée se jouait, les enfants criaient, les gens applaudissaient, d’autres se trémoussaient, et notre homme éberlué les voyant s’approcher s’est levé comme un ressuscité ! Du sillon d’une ride est né un début de sourire, plus le rythme s’accélérait, plus son visage s’illuminait. Notre homme échappé de sa torpeur grappillait chaque note pour s’en faire un festin. Réjoui comme un enfant il riait trop fort et son corps dégingandé se dandinait plutôt qu’il ne dansait. Toute sa carcasse maigre et usée s’acoquinait aux airs brésiliens, il riait, Mon Dieu comme il riait, et que le voir rire m’a fait du bien ! Pas plus que les autres je n’avais bougé, engluée de compassion, paralysée de bonnes intentions, honteuse de ce qu’il était et de la distance qui me tenait loin de lui, effrayée par l’impudeur de son malheur. Son rire décalé comme un éclat de bonheur qui lui aurait échappé, son rire évadé d’une solitude si lourde à  porter, son rire noyé dans l’alcool et la fumée…

Le festival pouvait commencer…

Author: admin

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