Invisibles palissades…

Les barrières sont invisibles. Les rues désertes en sont peut-être les ombres si denses qu’on n’ose à peine y mettre le pied. Si quelque faille vient à s’écarter le temps de passer le seuil, l’horizon se rétrécit où qu’on aille, le « sésame » dans la poche et la montre au poignet seront les barbelés qui limiteront drastiquement le moindre de nos mouvements.

Ventre serré et gorge nouée, nous voilà prisonniers d’une geôle avec pour seuls barreaux ceux qu’on veut bien s’imaginer. L’ennemi divise autant qu’il se ramifie : la pandémie, les attentats et la démence du monde, les uns assurant la croissance des autres…

On dresse des barricades pour entraver les peurs qui nous envahissent, d’autres les détruisent les croyant inutiles. L’incohérence des uns fonde le dessein des autres…

Dehors est défendu, dedans est une bastille où s’allongent les heures et se confondent les jours…

Rien pourtant, autour de nous n’a changé. L’automne enflamme les jardins, fraîcheur et pénombre tombent chaque soir un peu plus tôt, rien de bien nouveau sous le soleil de Novembre. Juste ce silence qui prend toute la place, ces rideaux baissés sur des vitrines pleines à craquer de tout ce qui ne nous est plus essentiel, et ces maisons cadenassées abritant nos corps entravés.

Chacun se calfeutre comme il peut, fermant portes et fenêtres au virus comme aux amis, déroulant dans le corridor un tapis de victoire à l’ennui et à la solitude. Car ceux qui sont « plusieurs » ne sont pas l’abri de ce curieux exil que vivent ceux qui cheminent seuls. C’est dans la foule que se définit le mieux l’isolement, c’est entouré des autres que tombent les masques et parlent les miroirs… L’amour comme l’indifférence ou la haine n’ont d’existence qu’en partage… Quand ne pas être « accompagné » nous préserve des autres, point de nous-mêmes…

Reclus engourdis derrière ces rideaux translucides, à soulever timidement le coin du voile qui occulte l’avenir, combien de jours faudra t’il encore attendre cette liberté que nous ne chérissons jamais autant que lorsqu’on nous en prive ?…

Car « Les âmes s’échappent plus aisément des tombeaux que de ces murs transparents que l’Histoire dresse entre nous »…

« Ô mon enfant le temps n’est pas à notre taille – Que mille et une nuit sont peu pour des amants – Treize ans c’est comme un jour et c’est un feu de paille – Qui brûle à nos pieds maille à maille – Le magique tapis de notre isolement ».

De Louis ARAGON dans Cantique à Elsa.

Author: Mo

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