L’été à Rencurel…

Les années ont grisé sa façade, et le bois de ses volets fermés n’ont plus de rouge et de blanc qu’une carapace d’écailles façonnée par la pluie et desséchée par la chaleur des canicules estivales. C’est que le soleil tape dur sur les falaises du Vercors, le teint buriné des randonneurs qui, piolets, bâtons et sacs à dos descendent des crêtes l’attestent.

La maison est restée posée sur l’esplanade de terre caillouteuse dont nos genoux gardaient quelques écorchures au cours de nos jeux d’enfants intrépides. Joseph, dit « Jo », bûcheron sans doute, puisqu’un souvenir me revient d’une ballade en forêt, quelques privilégiés entassés dans la cabine du camion et d’autres sagement assis dans la benne à coté des haches et des scies aux lames dentelées, et Andrée, dite tout aussi banalement « Dédée », veillaient sur les vacances d’une dizaine d’enfants citadins dans leur maison de Rencurel. Pour moi, ils étaient de vagues cousins, en tous cas « de la famille », ce qui ne m’empêchait pas de pleurer à chaudes larmes quand la voiture de mes parents s’éloignait, nous laissant pour quelques semaines au bon air de la montagne, vite essuyées par ailleurs, par les retrouvailles avec nos compagnons de tablées et de dortoirs.

L’époque me semble magique tout comme les souvenirs qu’elle m’a laissé en héritage : l’imagination était au pouvoir, il nous suffisait du pommier accroché au talus pour occuper toute une journée. Le fils du boucher, un grand dadais de douze ou treize ans, de loin notre ainé, dont le père stationnait sa camionnette devant la courette pour achalander la cuisine de Dédée, avait de fait un puissant ascendant sur nous autres grands bébés de huit ou dix ans. Il s’autoproclamait « chef », nous enjoignant fermement de dénicher de quoi appuyer une « cabane » sur le tronc du fruitier, et nous obtempérions, trop heureux d’avoir un maitre d’œuvre certes exigeant et largement « déléguant », mais l’après-midi nous trouvait abrités « moitement » du soleil sous quelque couverture de laine tendue entre branches et piquets de fortune. Il n’en fallait pas davantage pour nous entrainer dans une épopée de cow-boys et d’indiens en plein Dauphiné !

A nous tous, l’aventure ne manquait pas d’improbables rebondissements, les champs alentours encore hérissés des moissons à venir devenaient une savane menaçante regorgeant d’animaux sauvages et dangereux dont nous nous protégions parfois en allumant un feu de brindilles qui pouvait l’instant d’après se transformer en barbecue à fourmis où grillaient déjà des feuilles d’orties qui n’avaient pour tort que d’avoir caressé de trop près nos mollets…

Jo haussait parfois le ton pour canaliser nos idées saugrenues, mais personne ne s’inquiétait de nous voir manier ciseaux, couteaux et allumettes, ni ne s’alarmait de notre curiosité à regarder Camille, le frère de Dédée, couper sur sa scieuse électrique ses planches de menuisier dont nous récoltions à pleine mains les copeaux frisés… L’insouciance coloriait nos étés, et rien de grave ne nous arrivait… Si nous « dépassions les bornes », l’ombre du « Peuht-homme » se profilait, nous croyions le voir passer parfois, portant sur son dos un gros sac de jute dans lequel nous étions persuadés qu’il emmenait un enfant trop désobéissant… Pauvre homme que celui-là, qui nous inspirait une véritable terreur, alors qu’il n’était qu’un fermier allant « aux lapins » porter du fourrage…

Les petits déjeuners sentaient bon la confiture que mitonnait Maria, leur maman, qui habitait au rez de chaussée, à portée d’aide de ses enfants, et se révélait être un sujet d’étonnement permanent pour nous autres qui ignorions son âge… Mais son visage parcheminée, ses mains toutes tordues d’arthrose et son grand tablier noir qui protégeait sa robe toute aussi noire mais ornée d’un col de dentelle écrue, nous suggéraient qu’elle avait sans aucun doute sa place dans nos livres d’Histoire, et nous nous perdions en conjectures toutes plus abracadabrantes les unes que les autres ! Maria posait sur nous un regard indulgent et plein de tendresse, nous épargnant par ci par là, les rares semonces que nous méritions cependant, et c’est elle qui cachait dans un tiroir grinçant quelques bonbons réconfortants pour nos griffures ou nos bosses d’aventuriers !

Le village ne comptait qu’une seule rue, qui dévalait depuis l’église jusqu’à deux petits hôtels familiaux qui affichaient complets tout l’été. J’y séjournais parfois quand mes grands-parents grenoblois y réservait une chambre pour nous accompagner lors de notre séjour. A deux pas de la maison, une vieille échoppe regorgeait de trésors inconnus dans la vallée civilisée. J’y achetais chaque année un souvenir à rapporter à la maison, dont ce petit chevreuil en plâtre brun bien ancré sur un bout de rocher où l’artiste à écrit d’une main mal assurée « Rencurel », qui encore aujourd’hui trône sur une étagère dans ma cuisine, entouré d’autres trésors d’enfance qui adoucissent la nostalgie de ce temps révolu.

Tout en bas, dans le bassin qui recueillait l’eau d’une source, nous allions remplir nos gourdes avant le départ de nos randonnées, ou nous y faisions flotter (ou couler) nos bateaux de fortune, faits de petites branches de bois tenues par des bouts de ficelles chipées dans les tiroirs ou quémandées auprès des grandes personnes de la maisonnée.

Tout en haut du village se tenaient une grosse ferme où chaque soir, tout à tour, nous allions « au lait » faire remplir nos pots, parfois nous repartions avec quelques œufs de plus ou une brioche tout juste sortie du four. En face Rose et sa maman centenaire ne manquaient pas de nous héler, un peu de conversation leur faisait plaisir pour agrémenter leur journée avant de nous laisser redescendre avec nos précieuses provisions…

Après diner, nous avions le droit de faire un petit tour tout près de la maison, nous allions marcher le long du jardin de celle d’en face, où nous apercevions parfois un petit garçon cloué sur un fauteuil roulant, la »poliomyélite » en ce temps là avait encore eu le temps de faire des ravages, et nous étions, enfants, cruellement intrigués par le quotidien de cet enfant « caché » derrière les grilles noires forcément empreintes de mystères inquiétants.

J’allais oublier les veillées aux feux de camps animées par les scouts de passage ; ils s’installaient dans le pré en dessous de la terrasse, enchantant nos soirées de leurs chansons accompagnées par leur guitariste de guide qui d’un coup de sifflet reformait leurs rangs pour aller se glisser sous les tentes, shorts et chemises beiges, foulards colorés en guise de « reconnaissance », nous restions bouche bée devant ces petits soldats disciplinés, toujours polis et souriants, en quête perpétuelle d’un service à rendre alentours…

Quand il était temps d’aller se coucher, nous avions une journée bien remplie qui nous accompagnait dans nos rêves au creux de draps épais, nous nous endormions sous nos édredons rebondis, volets tirés et fenêtres ouvertes. Quand l’un de nous se réveillait d’un cauchemar une caresse douce de Dédée nous replongeait dans les bras de Morphée où nous puissions de quoi recommencer une nouvelle journée de ce bonheur tout simple dès « potron-minet »…

Tant il est vrai que plonger dans ses souvenirs d’enfance peut-être un bain de jouvence autant qu’un abîme où plonger le regard donne le vertige…

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