Jordanie ou la tendresse des pierres…

Quitter cette terre à peine entrevue fut étonnamment déchirant, comme si nous n’avions plus devant nous qu’une sorte de deuil à entamer, car bien fol serait d’imaginer pouvoir y retourner de sitôt… Le monde est si vaste qu’une seule vie ne suffirait pas au commun des mortels pour le visiter tout entier…

Les montagnes qui s’étirent pâles et mordorées au soleil couchant, les collines où les maisons cubiques et grises ont colonisé chaque arpent de terre où presque aucune rue ne serpente tant elles sont blotties les unes contre les autres… La lumière électrique qui tombe d’un ciel à deux doigts de la colère quand le vent de sable au loin s’est levé, les pigeons qui se jouent des courants d’air et dessinent dans l’azur des ballets aux reflets nacrés, le lancinant appel à la prière qui s’élance du haut des minarets, les coupoles d’or qui flamboient sous l’embrasement matinal, tout là-bas nous est différent et pourtant intensément attachant.

Mais ce pays là nous laisse bien davantage que ces cartes postales aux couleurs terreuses d’un grès que la Nature façonnât au gré de ses humeurs… Les hommes parfois, ont ce génie d’user bellement de ce qu’Elle leur offre, ceux de là-bas l’imaginèrent grandiose et lui consacrèrent tous leurs talents.

Au creux de montagnes au relief noueux, ils osèrent pénétrer d’étroits défilés creusés par des rivières, qu’ils façonnèrent si finement qu’aujourd’hui encore on puisse croire qu’ils ne furent jamais autrement, seules les griffes de leurs racloirs témoignent de leur acharnement à les vouloir aussi bien avenues que dédales, replis ou repaires où pénétraient les caravansérails. Au fil des siècles les nabatéens dessinèrent Pétra comme ils la désiraient : incroyablement majestueuse, magnifique d’élégance, inaccessible à moins qu’elle n’en décida autrement, mais aussi époustouflante d’ingéniosité, riche d’influences multiples qui s’épanouirent entre chapiteaux hellénistiques, colonnades titanesques, théâtres ou cardo romain et sculptures raffinées, parfois détruites plus tard par les iconoclastes…

Pétra la rose si bien nommée, où jadis les hommes grimpaient au sommet des rochers pour n’en redescendre qu’après y avoir creusé des tombeaux aux façades merveilleusement travaillées, aux montagnes percées de mille échancrures troglodytes, où s’épanouirent les bédouins aux yeux clairs et fardés… Il y avait alors palmiers, arbres fruitiers, verdures de toutes sortes, la ville s’offrait tel un oasis sur la route des marchands d’encens, de sel et de cuivre qui venaient s’y reposer, mais aussi entreposer leurs biens avant d’en tirer le meilleur marché. Pétra qui, au détour d’une faille, à peine nous laisse deviner que nous allons découvrir un véritable « Trésor » et nous le livre à quelques pas, aussi brusquement qu’il nous l’avait jusqu’ici farouchement dissimulé… Il est là, enfin, beau à couper le souffle de qui ne peut imaginer pareille splendeur au fond d’un défilé… S’y pressent minuscule à ses pieds, moult admirateurs cosmopolites stupéfiés, si l’on excepte en souriant ceux d’une Asie qui n’y semblent trouver qu’un décor de plus pour leurs « selfies », quand  les poses de marionnettes qu’ils ramèneront chez eux tels des trophées paraissent bien dérisoires alors qu’ils n’auront jamais réellement appréhendé l’exigeante beauté du site…

Oui, partout perdure l’âme de la cité, où à l’odeur du sable chaud se mêlent mille senteurs orientales, le monde ailleurs continue de tourner alors qu’ici tout est calme et pérennité…

Il faut grimper bien plus haut, escalader plutôt que monter des marches inégales pour rester médusé devant le Monastère bâti presque au sommet. Lourd, massif, mais cependant harmonieux et intimidant autant que pouvaient l’être les dieux qu’il abritait… On ne peut qu’imaginer les cortèges qui s’y pressaient, pour emprunter d’ultimes escaliers dégingandés jusqu’à la cime…

Jordanie, pays où jusque dans le désert, s’égrènent les siècles en couches colorées, du grès le plus rouge jusqu’aux quartz blanchâtres, en passant par les schistes du gris le plus pâle, et que le temps a façonné en improbables champignons ou gâteaux d’anniversaire… Wadi Rum… Où les falaises dégoulinent comme la cire de gigantesques bougies, où l’eau et le vent en unissant leurs forces sculptèrent d’élégantes arcades, où parfois, quelques visiteurs Nabatéen, Minéens ou Thamuds nous laissèrent en héritage, dessinés sur les murailles, des signatures, des exhortations religieuses ou des messages d’amour…

 

« Le bonheur pourrait être trouvé dans un simple grain de sable du désert. Parce qu’un grain de sable est un instant de la Création, et que l’Univers a mis des millions et des millions d’années a le créer… » de Paolo COELHO dans l’Alchimiste.

 

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