Papier de vie ou d’Arménie…

Le papier serait passé de mode, moins utilisé, les marchés ne seraient plus porteurs (une expression qui me fait bien rire, porteurs de suffisamment de bénéfices pour les investisseurs ?…) le papier polluerait, serait mauvais pour la planète, participerait grandement à la déforestation… Une mythologie bien confortable pour qui veut trouver une bonne raison de fermer les usines…

Moi, j’aime le papier, tous les papiers, avec, quand même, une petite préférence pour les beaux papiers… Qu’est ce que c’est un beau papier ? C’est un papier qu’on a plaisir à toucher, un papier qui a « du corps », un papier qui respire, dont le grain n’est pas trop serré, qui devient une caresse sous le doigt, une douceur sous la plume… C’est une des raisons qui me font préférer les belles éditions aux livres de poche, lire en tournant les pages d’un « vrai » papier est un plaisir qui a un prix, certes, mais que je me refuse rarement, le « Beau » en général,  souffre peu l’économie d’ailleurs…

Que voulez-vous, j’avais un Papa papetier, et quel Papa et quel Papetier !

« Sa » Papeterie s’appelait LANA, depuis 1590 entre Vologne et Barba. Il veillait scrupuleusement à la fabrication de papiers de luxe, des vélins, des papiers spéciaux, ce fut sa vie pendant presque vingt ans. Moi, j’ai grandi là-dedans, si fière quand mon père m’emmenait avec lui traverser les salles de fabrications, où tournaient alors sans relâche les machines, où s’activaient assidûment les ouvriers, avec l’odeur humide et sucrée de la pâte qui devenait ces énormes rouleaux de papier encore mouillé, les cires gravées dont on tirait les précieux et raffinés filigranes, les éditions de beaux livres, les ingénieurs, les acheteurs, les visiteurs du monde entier qui venaient jusqu’à ce joli village chercher la belle ouvrage…

Aujourd’hui le portail est fermé, Saint-Antoine, derrière sa grille, ne voit plus personne passer, plus de machine dans des salles désespérément vides, encore moins de papier, mais une friche, des bâtiments aux vitres brisées, comme mon cœur qui se serre en traversant le bureau de mon père, des herbes folles soulèvent l’asphalte et le vent qui s’engouffre et met la pagaille dans mes souvenirs…

C’est ainsi que meurent les papeteries ?…

A moins qu’un Maire, amoureux lui aussi du papier, soit déterminé à contester cet abandon, à moins qu’un collectif d’ouvriers batailleurs et courageux ne se lèvent pour rappeler aux investisseurs, aux propriétaires de ces usines sacrifiées, au Pays qu’autrefois ce village était construit autour et pour le Papier, et qu’il en vivait ?… Que des hommes, des femmes y ont consacré leur vie toute entière ?… A moins qu’à force de persévérance et d’audace, ces guerriers de l’impossible réussissent à prouver que le papier peut encore redonner du travail à cette magnifique vallée cernée de sapins, à moins que des travailleurs soient prêts à reprendre les choses en mains, à se lever dès pôtron minet pour relever ceux qui ne se seront pas encore couchés, pour que ronronnent à nouveau les machines, et qu’enfin revive le Papier !…

 

A mon Papa, Eugène IVANOFF, au Papier et à ceux qui le le défendent…

 

« Mon oiseau de papier a brisé sa ficelle

Mon oiseau de papier au loin s’est envolé

Il s’est déchiré l’aile en voulant voir de trop près

Une ronce cruelle qui lui souriait ». (Soazic TUDY-LEDUFF)

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