La boite à biscuits…

J’étais de passage, je me suis arrêtée. La maison se campait silencieuse un peu en retrait du chemin, désormais presque entièrement cachée derrière la rangée de marronniers.

Un carillon aigrelet animât le corridor obscur qui bientôt s’éclairairât. Une silhouette massive se dessinât au fond du couloir…

La porte s’ouvrit sur son sourire étonné et il m’invitât aussitôt à entrer au chaud. L’automne balayait le village à grand renfort de bourrasques de vent et de pluie. M’aidant à me débarrasser de mon pépin et de mon imperméable trempés, il ne s’attardât guère à me questionner sur ma visite inattendue tant il semblait heureux de me voir.

Rien n’avait bougé depuis toutes ces années : à la mort de sa maman, il avait investit la demeure en l’état, n’y apportant guère de changement, si ce n’est un désordre de vieux garçon. Une pellicule grisâtre colorait la peinture fripée des murs, les abats-jours de lin ou de velours épais gardaient au creux de leurs plis une poudre bistre qui y retenait la lumière. Le salon sentait la vieille poussière.

Au fil de notre conversation il me dit la morosité  de son quotidien. Comme lui, le bourg vieillissait, le peu de connaissances qui lui restaient ici s’en allaient, à la ville ou pour toujours… Ses rhumatismes le cantonnaient à de courtes promenades qui se limiteraient bientôt à l’achat d’un quignon de pain chez le boulanger du coin ou à gagner le cimetière pour se recueillir sur la tombe familiale…

Il se proposa de m’offrir un café et malgré mon refus poli, « Chère amie, comment pouvez-vous imaginer abuser de mon temps » me dit-il,   » Moi qui use mes journées à les voir s’écouler sans fin… » Et sans attendre ma réponse, il se dirigeât vers la cuisine curieusement installée de l’autre côté de la maison, ce qui l’obligeât à bien des aller-retours faute d’avoir tout à porté de main. Il allât d’un pas trainant chercher deux tasses qu’il s’excusât de me présenter dépareillées, se mit en quête de sucre, finit par en dénicher dans un petit ramequin ébréché… Tandis qu’il cherchait une casserole pour chauffer un peu d’eau, il m’expliquât qu’aucune cafetière ne pouvait rivaliser avec celle qu’ avait toujours utilisé sa mère, puis s’enquit pourtant de savoir si ça ne me dérangeait pas de boire du café en poudre…

Quand nous pûmes enfin reprendre le cours de notre bavardage devant nos tasses fumantes, il s’avisât que quelques petits gâteaux secs auraient été les bienvenus pour étoffer notre goûter… « Si j’avais su que vous passiez » me dit-il, « j’aurais pu prévoir quelque chose…. » Il se leva et attrappa sur l’étagère du vaisselier une boîte en fer qu’il ouvrit avec précaution. « Ah !… » se réjouit-il : « Il en reste quelques uns… » Il en restait effectivement quelques uns, de plus ou moins belle allure… Perdus au fond de la boite cabossée, ils se disputaient mollement l’espace confiné et  gras, perdant un peu de consistance à chaque mêlée et laissant sur le fond un tapis de miettes sucrées… Une odeur rance s’en échappait et il fallut accepter d’en choisir au moins un… Je réprimais un haut le coeur en croquant le bout d’un sablé rassis. Il me pressait de questions tandis que je mâchouillais le biscuit pâteux et je ne pus articuler mot jusqu’à ce que j’en vienne à bout !

Les biscuits rassis bien à l’abri des boites en fer cabossées, les élastiques et les bouchons de liège entassés dans des tiroirs presque toujours fermés, les papiers cadeaux et les rubans soigneusement repliés, toutes ces choses qu’on garde précieusement « au cas où » signent plus sûrement que nos rides l’avancée de notre âge… C’est pourquoi désormais, je prendrai garde à ne rien conserver qui ne trahisse le mien, et ma coquetterie vous épargnera les boudoirs racornis…

(Clin d’oeil à mon amie Françoise, qui se souviendra de certaines vieilles boites à biscuits…)

Author: Mo

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