La maison, le lierre et la vieille dame…

Belle… La maison l’était, on le devine sous la verdure qui au fil des années l’a accaparée…

Elle connut de jeunes printemps, exposant sa façade au soleil de toutes les saisons, quand un matin, d’un bout de terre sèche une jeune pousse de lierre pointa le bout d’une feuille au coin de l’arête de l’un de ses murs. Personne ne s’en inquiéta, elle s’enhardit donc, se lançant à l’assaut du dit mur, étirant ça et là de minuscules ramures, s’accrochant à la moindre fissure…

Puis, avisant un lilas appuyé sur le côté, lança une de ses frêles tiges à l’assaut d’une de ses branches. De là, se mit en tête de conquérir un saule geignard pour mieux parvenir à s’accrocher aux grilles du portillon en fer forgé. De la pointe de la grille le bourgeon devenu lierre fila sur le côté, pris ses aises certain qu’il était de ne pas être dérangé… A partir de là, tout ou presque lui fut permis… Au fil du temps s’étoffant, ses feuilles firent une tonnelle sous laquelle passaient de rares invités.

La façade avait pris de l’âge et semblait bien s’accommoder de cet hôte envahissant qui camouflait élégamment l’usure de sa peinture.

Tandis que la plante inexorablement progressait, le jardin avait depuis belle lurette pris l’allure d’une savane dont la faune sauvage se résumait à quelques chats de gouttière bien renseignés sur les habitudes qu’avaient ici les souris…

La demeure avait abrité différents propriétaires, mais les derniers s’y étaient un temps davantage attachés, domptant à grand renfort de sécateur le trop de feuillage printanier s’agrippant partout dans un harmonieux désordre.

Jamais cette maison ne fut bruyante, une seule gamine y jouait sagement en grandissant choyée par ses parents. Mais bientôt elle ne résonna plus de ces murmures familiaux. Sans un mot plus haut que l’autre la famille se désagrégea quand l’homme les quitta pour une de ses jeunes maîtresses et ne revint pas…. La petite épuisa son chagrin dans ses livres d’école, s’inscrivit plus tard à la faculté et devint professeur d’anglais.

Elle fut le mien deux années durant.

Une naturelle distinction émanait de cette femme à l’élégance sobre. Encore belle et lumineuse comme celles qui n’ont de rides qu’à force de sourire. Elle nous appelait « Mesdemoiselles »,  promenant un regard amusé sur les jeunes lycéennes que nous étions et qu’elle rendait timides, nous l’écoutions respectueuses et attentives comme rarement nous réussissions à l’être ailleurs…

Exigeante mais juste. Elle ne nous parlait la plupart de temps que dans la langue de Shakespeare et nous rivalisions pour qu’elle nous gratifie d’un encouragement ou d’un compliment.

Puis la vie m’a happée, et je l’ai perdu de vue.

Bien des années plus tard je l’ai croisé chez une vieille amie. Le plaisir de nous revoir fut réciproque et de loin en loin nous déjeunions ensemble. Elle ne s’était jamais mariée et ne s’était remise ni du départ de son père  ni de celui d’un homme qui, lui, n’avait jamais réussi à quitter sa femme…

Elle dégageait la même classe teintée d’une aisance courtoise, la mine bienveillante et charmeuse.

Je ne l’ai connue que pimpante, l’œil coquet et les lèvres ourlées. Elle portait souvent un chapeau, de ses feutres distingués posés sur des cheveux qu’une mise en plis avait sagement discipliné.

Elle continua d’habiter la maison après avoir perdu sa mère. Elle y entretint ses souvenirs au milieu des meubles et des bibelots qui avaient accompagné son enfance fracassée, ultime fidélité à tous ceux qui trop souvent l’avaient quitté.

Jamais elle n’envisageât de toucher au lierre qui ne s’était pas privé de prospérer jusqu’à faire disparaître la maison sous sa frondaison.

Au dernier étage le battant d’un volet en bois tape au moindre coup de vent et reste à moitié fermé quand il est tombé. Un morceau de frise déchiré s’effondre de la bordure du toit. L »eau de pluie y ruisselle trop souvent et  rouille la dentelle de fer blanc.

Il m’arrive certains soirs en passant, d’apercevoir au coin d’une fenêtre aux cadre de bois gris, la lumière tamisée d’une lampe d’opaline perruquée d’un abat-jour de percale, et je l’imagine assise tout près, s’occupant à vieillir toujours aussi aimablement…

A Georgette…

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