L’enterrement de Madame Nollet… Novembre 2009

Cet après-midi je suis allé à  l’enterrement de Madame Nollet, la Maman de mon amie d’enfance.

Je les ai retrouvé devant l’église de Mongival, c’est dans ce village que j’ai grandi.

J’ai suivi le cercueil tout à  côté d’Alice, de sa soeur, de son frère et du reste de la famille. Je les connais tous depuis des décennies… Ca me fait drôle de dire des « décennies »…

Assise sur un banc à  gauche de l’allée centrale, c’est étonnant, j’ai tout retrouvé :

L’odeur, cette odeur de cierge coulé, d’encens et de froid qui te glace à  peine entré. Tu sais ces senteurs d’églises poussiéreuses et silencieuses où dans la pénombre, le moindre bruit résonne…

Les statues posées dans l’abside, ces vierges en robes drapées bleues et voiles diaphanes, ces moines en soutanes ceinturées d’une corde blanche, elles n’avaient pas du tout changé, même les éclats de peinture n’avaient pas été restaurés, comme si les années n’avaient rien pesé…

En cherchant une place le long des bancs alignés, j’ai remarqué qu’ils avaient laissé les petites plaques en cuivre qui disaient en lettres anglaises que certaines familles avaient leur banc réservé et vide la plupart du temps… Je n’étais pas du bon côté, sinon je me serais bien glissée dans celui qui se nommait « Famille NEBOLE », du nom des papetiers pour qui Papa travaillait. Chaque Dimanche j’avais la permission de m’y installer, quoiqu’aussi inconfortables que tous leurs semblables enchaînés les uns derrière les autres d’un bout à  l’autre de la nef, il semblait qu’on leurs attribuât une noblesse qu’ils n’avaient pas. Vanitas… Je m’y serais assise en souvenir de la petite fille que j’étais alors, en laissant de côté tout ce qu’aujourd’hui on pourrait leurs contester…

J’avais six ou sept ans, la messe commençait. J’ai cru voir le Père Ahoui sortir de la sacristie, chargé de son calice, embarrassé de sa chasuble, bougon comme à  son habitude… Avec ses vieux binocles et sa soutane noire dépassant de ses habits de messe, tu sais, ceux qui sont tout en dorures avec des écharpes brodées, des colliers, des chapelets et des cols amidonnés…

Mais aujourd’hui, il n’y avait pas de curé. plus qu’un pieux homme qui s’était proposé de faire de son mieux pour remplacer les abbés. En costume noir, le buste juste ceint d’une sorte de bannière qui lui assurerait au moins le respect de l’assemblée… Et tout le monde semblait trouver normal qu’il n’y ait pas de curé !

Et pas d’eucharistie non plus… La pauvre Gulia n’avait pas mérité ça ! Notre italienne qui à  défaut d’italien y aurait perdu son latin, d’autant que depuis longtemps déjà  on n’a plus aucun mérite à  comprendre les prières qu’on récite à  l’office…

Comme avant, la chorale installée au-dessus de la nef, devant les grandes orgues, s’essayait avec beaucoup de succès à  chanter de tout son « choeur » de plus en plus faux des couplets sans rime !

Une envie de pleurer parce que rien n’avait changé…

Comment avaient-ils fait pour que cinquante ans après, les mêmes voix de crécelles résonnent aussi impitoyablement, comment avaient-ils fait pour pour que si longtemps après, les vieux qui avançaient dans la travée fussent les mêmes que ceux qui avant eux cheminaient sur les dalles de grès usées ?

Dans les stalles de bois sculpté, point non plus d’enfants de choeur à  agiter l’encens en rigolant tête baissée…

Les vitraux célébraient toujours Saint-Valbert et autre martyrs vertueux. Leurs regards sévères semblaient tout droit dirigés vers moi, comme au temps où je croyais que ça se voyait sur le bout de mon nez que je n’avais pas été me confesser…

Penchée sur le prie-Dieu, j’ai caressé du bout des doigts les ornières creusées dans le bois par quelque ferraille sortie de la poche d’un tablier d’écolier. Des lettres d’alphabet, des ébauches de prénoms, des croix, des entailles d’ennui ou de rage… Il fallait bien s’occuper pendant le sermon du curé !

Tiens, plus de sermon non plus !

La chaire toute perchée en avait perdu son dais et plus personne n’en fait gémir les escaliers !

Un Dimanche, notre Père Ahoui avait glissé… Sans aucun doute le vin de messe goûté avant qu’elle ne fut dite… Même les religieuses de sortie de l’hospice avaient souri, et ce Dimanche là , il avait eu toutes les peines du monde à  nous tenir sages tandis que nous devions l’écouter pontifier du haut de son perchoir ciré !

Ah si, quelque chose avait changé ! L’harmonium ! Ils avaient osé ! Mais ils ont dû le regretter vu le prix qu’aujourd’hui il attendrait ! A sa place trône un clavier numérique, une espèce de synthétiseur en plastique ! « Dieu » merci, personne n’en a joué !

Une demi-heure s’est ainsi passée à  me demander pourquoi j’étais là , et quand je m’en souvenais, ça me faisait pleurer…

Je regardais le cercueil posé devant nous, au milieu de la travée, comme abandonné. La plupart des fleurs étaient restées dans le corbillard garé devant le portail entrebâillé, qui, de temps en temps claquait, maladroitement poussé par quelque paroissien pressé de s’échapper…

Il a fallut se lever pour aller bénir d’un brin de buis cette affreuse boite en bois qui voulait à  tous nous faire croire que c’était bien là  qu’Elle était… moi aussi, bien sûr, j’y suis allée, comme tous les autres moutons de Panurge qui se suivaient dans l’allée. Mais je te jure que je n’ai pensé qu’aux fraises qu’elle nous écrasait sur des tranches de pain frais quand, pendant les vacances d’été, elle nous préparait un goûter improvisé pour nous récompenser de l’avoir aidé à  les ramasser. Et dans la froidure de cette triste journée d’hiver, c’est ce goût de fruits mûrs qui l’a accompagné…

Plus tard, dans le cimetière, quelques tombes m’ont rappelé qu’à  quatre vingt cinq ans elle avait bien vécu son temps. Quelques prénoms gravés dans le granit étaient déjà  à  moitié effacés, pourtant ces prénoms là  côtoyaient le mien dans la cour de récréation…

Alors je me suis consolée en allant jusqu’à  l’Hotel de la Poste où des brioches et du café nous attendaient. On a évoqué nos souvenirs de jeunesse, j’ai retrouvé bien des visages oubliés. Il y a eut des « Ah ! Toi aussi t’es là  ! », des « Ah ! Les vrais amis, y’a que ça ! », pis des « Merci, fallait pas… », ou des « Tu me reconnais pas ? Ben oui, on a tous un peu changé ! » A chaque table des éclats de rire tandis que là -bas elle reposait dans le froid…

Je suis repartie en sachant bien qu’à  chaque fois que tous ces gens étaient rassemblés c’était encore un morceau de moi qui s’en allait… Et à  chaque fois pourtant on se promet de se revoir pour des choses plus gaies, qui ne se produisent jamais ou qu’on ne provoquera pas…

Voilà , Gulia dort sa première nuit sous la dalle grise, entendra t’elle crisser les graviers quand nous reviendrons évoquer un passé dont elle fait désormais partie ? Que pense t’elle de nos larmes si vite essuyées parce que nos chagrins eux aussi se sont ridés avec les années ?

Je n’aime plus les cimetières, ce ne sont plus des endroits fréquentables quand on attrape un peu d’âge… Le voile de sérénité que toute jeunesse y trouve s’est peu à  peu transformé en mantille de deuil, je n’y découvre plus que des tristesses et des mélancolies…

Author: Mo

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