Un matin, en me réveillant… (Juin 2005)

Ce matin, en ouvrant les yeux, j’ai pourtant bien reconnu notre chambre.

Les murs tapissés de ce vieux papier jaune et blanc, si pâli par le soleil qui jadis inondait la pièce. Je dis jadis, quel été maintenant serait assez lumineux ? Cependant, le soleil la baigne toujours, dès son lever, pour presque toute la matinée.

Je vous l’assure, cette chambre n’a pas changé.

L’armoire est toujours là , Maman nous l’avait donné il y a quelques années : plus assez de place alors que chez nous…  Si jolie petite armoire en bois ! Elle a dû en voir des gens s’aimer. Et tant de piles de draps bien repassés, pliés et rangés. Elle en est encore remplie d’ailleurs, ouvrez-là , vous le constaterez !

La petite table n’a pas changé de place, avec joliment posé dessus, la boîte à  secrets, quelques jolis verres anciens en cristal taillé, une pochette à  mouchoirs en satin brodé.

J’avais alors de l’idée, du goût, du plaisir à  décorer pour rendre ce lieu chaleureux…

Je me suis levée, j’ai caressé du regard cette pièce qui soudain m’a parue étrangère. C’était la  nôtre, évidemment… J’ai dit c’était…

J’ai ainsi fait le tour de la maison.

J’ai observé avec curiosité chaque meuble, chaque objet. J’ai cherché dans le pli des rideaux un souvenir que j’aurais oublié. J’ai respiré l’odeur de ma maison. Je n’y retrouvais pas ce que j’y cherchais. Même l’air avait changé !

Et puis mes yeux n’ont plus bien vu ce qui m’entourait. Je pleurais doucement, sans l’ombre d’un sanglot. Mais chaque larme était une douleur qui me brisait le coeur.

Je le savais, cette maison était la mienne, et si tout semblait pareil, tout avait changé quand même.

Tous ceux qui lui donnaient son âme l’avaient quittée.

Pierre et Pauline d’abord. Mais quoi de plus naturel quand on a dix sept ans et des projets plein la tête ! Et toi mon Amour ? Tu l’avais pourtant tellement voulue cette maison ! Elle représentait tant d’heures de travail, tant de rêves et d’espoirs ! Elle était ta réussite. C’était le cadeau bonheur que tu nous faisais, pour toujours… On y croyait sans doute…

Le destin en a décidé autrement.

Où es-tu ce matin ? Sans doute encore plus loin que dans cet hôpital entouré de verdure où tu erres au milieu d’autres hommes aussi perdus que toi.

Cette maison n’a plus que moi.

Mais moi, je la quitte aussi, par petits bouts. Je n’y vis plus partout. Certaines pièces sont si bien rangées qu’on voit bien que personne n’y met plus jamais les pieds. Bien des volets sont fermés. La chaleur, bien sûr, ce mois de Juin est déjà  si chaud !  Mais aussi comme si l’on y veillait un mort…

Les  pièces sont fraîches et silencieuses. Oui, je crois bien que cette maison n’a plus d’âme, sinon celle de son Passé…

Il y a, si on écoute bien, comme un écho, comme un murmure noyé dans le silence : le souvenir des rires de nos enfants, de leurs cavalcades dans l’escalier, quelques airs de musiques, et tous ces bruits qui la rendaient joyeuse.

Il y a cette odeur… Cette odeur de maison fermée, où, j’ai beau chercher, je ne retrouve plus l’odeur de « chez nous ». Pourtant il fut un temps où la cuisine nous savait comment nous réunir à  l’heure des repas, exhalant tous les fumets salés et sucrés que je pouvais imaginer… J’aimais vous étonner, ou tout simplement voir votre mine réjouie en soulevant le couvercle d’une marmite odorante…

Alors, le parfum des bouquets de lilas, de pivoines, le « silence » des marguerites ou des hortensias, tous ces jolis bouquets du jardin que j’aimais poser ça et là , vous pensez bien…

J’ai voulu aller jusqu’au bout de ma peine. J’ai ouvert la porte fenêtre qui m’offrait le jardin à  perte de vue. Quel magnifique jardin !

Abrité par des arbres plus que centenaires, il étalait sa verdure en ce début d’été. Une brise légère faisait bruisser leurs feuilles. L’herbe folle, qui n’était plus tondue  depuis longtemps, offrait sa fragilité au vent.

Ce jardin non plus n’était plus le même. Peut-être encore plus beau qu’avant, abandonné à  lui-même, riche d’une histoire familiale de plus, les graviers des allées engloutis, les rosiers devenus églantiers, le petit banc de bois et la table de pierre, le vieux bassin recouvert de mousse. Où sont donc passés les pensées, les géraniums ?

Je me suis assise sur le bord du bassin, de là  j’ai bien tout regardé, comme si tout allait s’effacer, et j’ai pleuré…

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