Mot à  Mo J'aime les mots et écrire, même maladroitement

10fév/110

La kermesse de Valentin…

Pauvre Valentin ! Votre martyr n'a pas de fin, puisqu'aujourd'hui il n'aura servi à rien...

Depuis des générations on a fait de vous une caricature de l'Amour...

Pas une vitrine qui ne s'affuble de cœurs enrubannés et ridicules, pas un journal qui ne célèbre le couple ou ce qu'il est sensé être...

Opprobre sur ceux qui se risquent à ignorer l'invite ! C'est être incapable d'aimer que de ne pas vous célébrer... Et quand l'intelligence, pourtant, voudrait y mettre un peu de nuance,  la désapprobation générale qui devrait plutôt vous rassurer, vous amène, pour peu que vous soyez fragilisé, à parfois douter...

Il n'est de restaurant qui ne propose un dîner aux chandelles, point de fleuriste qui n'ai multiplié ses bouquets impersonnels, ou de chocolatiers qui n'ai rempli ses ballotins  de coeurs à croquer... Haro sur ceux qui osent prétendre célébrer leur amour en toute intimité, leur absence ce jour là sur la place signera assurément la tiédeur de leurs sentiments...

Valentin, votre rang devrait pourtant vous autoriser quelques aménagements ?...

Dites  à tous ces Roméo d'un soir, que leur Juliette espère bien davantage qu'une rose de février...

Dites leur que l'Amour, le vrai, n'est jamais le fait d'un bel esprit... Que même  vulnérable ou menacé, il se nourrit de bien autre chose que d'une fête éphémère...

L'Amour est si précieux qu'à l'exposer ainsi sans pudeur on risque de le voir perdre de sa valeur. Les sentiments sincères rares et convoités ne préservent jamais si bien leur authenticité que dans la discrétion et le secret...

Dites leur que s'aimer, c'est le savoir sans avoir besoin de se le déclarer sur le calendrier, s'aimer, ça s'écrit comme une patience ou une indulgence. C'est une évidence qui n'a pas à être justifiée, une tendresse vaut bien davantage qu'un déballage...

Saint-Valentin, dites leur enfin, combien un mot doux fait du bien quand il n'est pas programmé, qu'au soir de ces festivités, et chaque jour que Dieu fait, loin des lumières et de cette date imposé, c'est au creux d'un tendre sourire, d'une douce intention, d'une connivence ou d'un fidèle attachement, que l'Amour, le vrai, saura se nommer...

2déc/100

Marguerite…

Il m'a dit : "Tu n'as pas su...  Maman est morte..."

 Marguerite est morte... En Mars.

Pour quelques mois encore Marguerite avait eu cent ans. Ce jour là, il avait tenu à ce qu'elle soit une reine... Mieux vaut tard que jamais, Marguerite, de toute sa vie, n'avait jamais été une reine, si ce n'est dans sa cuisine ou dans son poulailler. Elle avait su se contenter de ce que la vie lui offrait. Or la vie lui offrait bien peu. Veuve depuis des années, elle s'était accommodée d'un quotidien chiche et de solitude. Elle avait délaissé depuis longtemps ses tricots dont plus personne ne voulait, laissant son regard se perdre dans la campagne qui, elle aussi, semblait doucement se passer d'elle... Ses journées s'épuisaient ainsi, à guetter le passage d'un facteur de plus en plus rare, à écouter l'horloge égrenner les heures et à attendre celle où le portillon grinçant annoncerait les visites quotidiennes qu'il ne manquait jamais de lui faire. Il craignait à chaque fois de la trouver tombée, blessée, il la voyait si petite et si fragile...

Sept enfants... Seuls deux lui étaient restés fidèles. Vous savez, dans beaucoup de familles c'est comme ça, les années sèment la distance, les différences, les petites et grandes jalousies... Autant de crève-coeur, pensait-il, qui l' avaient sans nul doute laissée fendillée, ébréchée, sans qu'aucune de ses tendresses ne réussissent à lui redessiner des yeux pétillants comme il aimait lui voir petit... Comme cette journée de fête où les cent bougies qui n'auraient pas tenu sur le gâteau d'anniversaire éclairaient  toutes les paumes tendues vers son sourire éberlué... Tous deux si proches et silencieux, laissant cependant quelques mots rugueux s'échapper d'une tendresse, ou une tape affectueuse ponctuer un élan pudiquement réprimé...

La maison est en vente au bout de la rue, vide, si vide, moins des ses meubles que d'elle qui avait voulu la quitter, laisser son "petit-dernier" s'habituer à continuer le chemin sans elle. "J'ai fait mon temps" disait-elle," ne vous occupez plus de moi" ... Mais s'il en était un de fidèle, c'était lui, qui n'avait rien ménagé qui  puisse lui donner quelques derniers petits bonheurs. Jusqu'au bout, allant chaque soir lui rendre visite à des kilomètres de là, dans une de ces maisons qui camouflent maladroitement le triste naufrage de toute vieillesse. Il tentait de l'interesser aux dernières nouvelles du village, s'extasiant sur le plateau repas qu'on lui servait tiède et presque à l'heure du goûter, l'incitant à souper pour y puiser de quoi vivre encore un peu, ça le terrorisait qu'elle puisse un jour s'en aller...

C'est arrivé.

A l'aube, il ne traverse plus la rue pour aller nourrir les lapins. Il se lève moins tôt, mais pour autant ne dort pas. Comment voulez-vous qu'il dorme quand toute sa vie il s'est levé dès potron-minet ? Et puis ça lui manque d'aller couper l'herbe encore pleine de rosée, même s'il se souvient que ça lui pesait de le faire quand il y était obligé... C'est terriblement ça la vie, on se prend parfois à regretter des choses plus par mélancolie que par véritable nostalgie...

Quand il passe devant la grande armoire qui a dorénovant trouvé sa place dans sa salle à manger, il se souvient d'elle et de son grand tablier, s'affairant à y ranger le peu de vaisselle qu'elle utilisait... D'ailleurs, il fut un temps où ce peu restait sur l'évier à s'égoutter de repas en repas... Et puis, s'il ouvre un tiroir, il se prend à caresser du bout des doigts les nappes de draps épais qu'elle avait brodé et qu'elle ne sortait qu'aux occasions qu'elle jugeait suffissement importantes pour risquer la tâche de vin ou de gras...

Elle lui manque... Cruellement... Tellement... Il a beau avoir soixante ans, c'était sa Maman...

30déc/080

Un arbre m’a parlé d’eux…

Il se tenait là , tout penché, comme le vent l'y avait contraint à  force de tant d'années passées  à  s'en protéger, enraciné aussi profond qu'il le pouvait, comme agrippé à  ce peu de terre qui restait sur cette piste gelée plus qu'enneigée.

J'avais glissé.

Alors que je pensais toucher le sol, une de ses branches épuisée m'a retenue et tout en me redressant j'ai trouvé appui sur son tronc tout tordu.

Reprenant doucement mon souffle, je l'ai regardé. Il semblait tout content que je ne sois pas tombée. Sous mes doigts engourdis j'ai senti une chaleur bienvenue, la douceur de son habit moussu avait rendu la chute légère. Je suis restée un moment appuyée contre lui, j'ai pris le temps de faire sa connaissance, mes mains l'ont caressé tendrement, j'ai bien entendu qu'il me parlait...

Il me disait qu'il se souvenait, que la bise n'avait rien effacé, que le froid n'avait rien entamé, que je pouvais y penser sans pleurer, que là -bas sur le bord du chemin où ils aimaient marcher, une brume les protégeait, que partout où nous étions allés, je les retrouverai, pour peu que j'accepte d'ouvrir grand mon coeur aux petits bonheurs qui, chaque jours sans eux continuent à  donner à  ma vie un parfum d'avenir...

A regret j'ai dû le quitter, continuer mon chemin escarpé, mais l'avoir rencontré m'avait fait du bien. Rouge-Gazon gardera à  jamais au creux de ses vallons leurs silhouettes effacées, je pourrai y revenir sans trop de chagrin, puisque, un peu plus haut là -bas, un arbre s'en souvient comme moi.

A Bernard et Jean-Paul