J’aurais aimé…
J'aurais aimé t'offrir ma jeunesse, la fraîcheur de ma peau dorée après les mois d'été, mes innocences et mes ignorances... J'aurais choisi une robe de lin blanc pour t'épouser dans une petite chapelle perdue au milieu des champs... J'aurais voulu qu'avec l'insouciance nous soit très vite venu un enfant... J'aurais rêvé qu'on s'installe dans une grande maison qu'on aurait habillée de bonheur et d'éclats de rire... Nous l'aurions meublée de projets et remplie de jolis souvenirs...
La vie a eut pour nous d'autres desseins... Il nous aura fallut des années et bien des chagrins pour qu'enfin elle fasse se croiser nos chemins... Sans rien renier du passé qui nous a façonné, sans regretter nos premiers émois, nos amours ou nos désillusions, voilà qu'à nouveau nous nous inventons un tendre et même avenir. Comme à vingt ans rien ne nous semble impossible... Comme à vingt ans nos coeurs battent la chamade et nos corps se conjuguent... Si l'âge, sans doute, laisse sur nos visages la trace de son passage, si au fil du temps il n'a pas cessé d'y dessiner notre histoire, il n'a pas oublié non plus d'y laisser l'empreinte de nos rêves les plus fous, ni celle, radieuse, d'y croire à nouveau.
Les automnes ne sont pas moins ardents, regardez comme en Septembre la nature flamboie ! Ne souriez pas jeunes gens, il vous apparaitra un jour, à vous aussi, combien l'Amour a le pouvoir de relever les plus las, d'alléger les tristesses, d'illuminer certains crépuscules...
A tous ceux qui s'aiment, pour un jour, un an ou une vie... Pour ceux qui trébuchent, se relèvent et recommencent...
Endaïa…
Des années...
Que la maison somnole sous l'Embata...
Meublée sans élégance d'un mobilier disparate, volets baissés sur des fenêtres aux rideaux défraîchis.
A peine un habitant provisoire tourne t'il la clef dans la serrure en refermant la porte derrière lui qu'aussitôt s'installe une fraîcheur humide qui lentement deviendra hivernale même sous la canicule basque...
Les crémones des fenêtres rechignent à pivoter, les châssis en bois tout courbatus s'ouvrent péniblement, les persiennes s'écartent enfin en grinçant. La douceur de Mai s'engouffre aussitôt dans la place tandis qu'un vantail se rabat sous le vent chaud, la maison cligne des yeux...
Le robinet en gouttant a laissé sur l'évier une trace cuivrée, les casseroles s'ennuient depuis des lustres à leurs crochets, la cuisine laisse trainer partout une odeur de renfermé...
Les voilages se soulèvent en dansant sous le courant d'air, la maison respire à plein poumons et s'éveille au printemps. Le balcon nous promet la plage et l'horizon n'est bientôt plus que ciel et mer. Les valises qu'on monte dans les chambres aux papiers peints fleuris, les paniers qu'on pose dans la véranda, les pulls qu'on jette sur le canapé... La maison lentement s'apprivoise...
Des années que je n'en n'avais pas franchi le seuil... L'émotion et les souvenirs me submergent... Je savais bien que revenir ne serait pas facile... Où donc êtes-vous passés ? Je ne vous trouve nulle part ou bien je vous vois partout... A quoi bon vous appeler, seul le silence me répondra... Amédée... Une photo sur le buffet, sur l'étagère là-haut ton béret, une makila oubliée... En bas de la rue, une tombe sur toi refermée... Et loin, très loin des Pyrénées, de la Rhune et de l'océan, Andrée, à jamais égarée sur les cendres de son existence, trottinant dans les couloirs d'une maison de vieillesses sans souvenirs, heureuse d'un présent qui n'a plus de mémoire...
Je déambule de pièces en souvenances, l'ombre nostalgique du passé le dispute à la lumière radieuse du présent, la maison m'enlace et me console d'une senteur familière, je suis presque chez moi, comme rentrée d'un trop long voyage...
Tendrement pour Amédée et Marraine. (1er Mai - 07 Mai 2011)
Les pommes…
Il avait cueilli des groseilles. Plein de groseilles. Grappe après grappe il les avait égrenées et versées dans un petit seau de plastique blanc.
Poussant la porte de bois qui donne sur le poulailler, il traversa l'enclos où depuis des années s'étaient accumulés tous les bouts de grillages inutilisés, toutes les cagettes ramassées au coin de l'épicerie, jusqu'aux épluchures de légumes qu'ils jetaient sur le sol terreux avant de les rentrer dans la cave qui leurs servait de garde-manger. Les restes d'une mobylette grise et cabossée servait de perchoir aux volailles, et de vieux pneus coupés en deux, de mangeoire où ils versaient les graines qui se mêleraient bientôt de pluie... "Les larmes du Paradis" disaient-ils en déplorant la misère de ce monde...
Le temps lui semblait si long depuis ce 27 Février de l'année passée... "Maman a laissé un grand vide", me répétait-il souvent... "Ah Maman"... "Maman" une tendre façon de nommer celle qui partageât ses jours plus de soixante trois ans... Une enfant de l'Assistance, qui, placée dans une ferme dès l' âge que l'on disait" de raison" avait appris à balayer, à lessiver ou à exécuter toutes les besognes que sa famille adoptive trouvait trop ingrates... Elle l'avait quitté à petit feu, s'éloignant de lui tout doucement, oubliant tout ce qui avait fait leur vie, jusqu'à l'existence de leurs deux enfants... Elle avait vécu sa dernière année dans une maison de retraite, qui, comme dans bien des villages, voisinait l'église et le cimetière... Morne paysage bordé de cloches et de macchabées...Sentant son heure venir, elle lui avait simplement dit : "Qu'est-ce qu'on a été heureux tous les deux !"... Puis, son visage ensommeillé, perdu dans un grand sourire, s'était à nouveau noyé dans l'oubli...
Il continuait cependant...
Ce soir ils sont là…
Ce soir ils sont là...
J'ai depuis tant d'année l'habitude du silence qui habille mes murs que je n'en crois pas mes oreilles de ce doux murmure qui emplit la nuit...
Ils sont là...
Comme avant... Il y a si longtemps qu'ils sont partis que je peine à me souvenir de ce qu'étaient mes nuits quand ils respiraient là, tout près de moi...
Je m'endormais avec ce sentiment que rien ne manquait, que tout allait bien. Comme si jamais rien ne devait changer. C'est un peu ça la notion d'éternité, quand on est jeune le temps semble immobile...
Quand ils étaient petits, la porte de leur chambre restait entrouverte. Ainsi j'entendais quand un rêve les tenait éveillés, ou quand titubant de sommeil ils allaient à tâtons sur le palier... Le parquet craquait, de loin j'écoutais leurs pas endormis les mener dans le noir, puis retourner et faire soupirer le sommier de leur lit quand ils se recouchaient sans s'être vraiment réveillés...
Plus grands, le rai de lumière sous le seuil me disait leurs lectures tardives ou quelques échappées de musique les trahissaient...
Ce soir ils sont là...
Je les entends parler bas pour ne pas me réveiller. Mais je ne dors pas. Ils sont heureux de se retrouver, se racontent leurs jours depuis qu'ils ne s'étaient pas vus et leurs rires étouffés réchauffent mes draps. Je voudrais pouvoir faire provisions de leur présence pour les temps de disette quand ils seront repartis vivre leur vie loin d'ici. Je le connais par coeur ce silence de la première nuit où la maison résonne d'un éphèmère bonheur et ne semble plus habitée que par des ombres...
Ils sont là. Juste à côté. Et je mesure à chaque fois combien les années ont passé. Comme ça, mine de rien, mais ça devait arriver à force de fêter les anniversaires Pâques Pentecôte et la Trinité...
La maison n'est plus la même et les chambres sont si petites... Mais elle est à son tour devenue leur port d'attache, que je m' y trouve bien les rassure. meubles et objets sont autant de leurs souvenirs d'enfance. Ils sont encore à l'âge où perdre du temps n'a pas d'importance, tandis que le mien me rappelle qu'il faut me dépêcher... Alors, je deviens peu à peu celle qui en vieillissant les réunit...
"Oh Maman... Tu as gardé ça !"
"Dis donc, je ne m'en souvenais plus de ce truc là... C'était à Papa..."
"Tu me le donnes ?"
"Je peux le prendre ?"
"Oh la la... Tu te souviens ? C'est moi qui te l'avais fait..."
La chaudière vient de se remettre en route, elle semble peiner moins à nous réchauffer. Les bruits qui me sont familiers se réapproprient l'obscurité. Ils doivent s'être endormis. Mais ce silence n'est plus un aveu de solitude ou d'absence, leur présence l'apprivoise, le rend léger et complice...
Ils sont là... Je peux m'endormir tranquille, puisqu'ils sont là...
Pour moi, ce soir, Noël est déjà là...
Une photo…
L'album était alors posé sur la petite table en merisier du salon, là où étaient déjà négligement installées quelques carafes, verres ou petits vases en cristal, bric à brac rescapé d'un Passé qui s'est volatilisé... J' y avais rangé dans un désordre organisé quelques photos qui racontaient presque trente ans de nos vies.
Sur certaines, ton visage qui respire l'avenir contraste avec celui dont la maladie t'affligeât quelques années plus tard. Je feuillette lentement ces pages meurtries d'avoir été si souvent tournées. Il y a longtemps que je ne compte plus ni en semaines ni en mois tout le temps que tu nous laisses en n'étant plus là...

