L’absent…
La journée enfin s'épuise dans la cacophonie métro-Babel qui t'engloutit, anesthésiant ta lassitude dans les tressauts du wagon sur les rails grinçants. Tu t'abandonnes aux secousses de la rame, morne berceuse d'une après-midi d'octobre.
Le front plissé et les yeux mi-clos tu ne vois plus l'enfilade des quais bondés d'une foule grise. Tes pensées sont ailleurs, loin de cet avaloir de saleté et de poussière grasse, peut-être à des années d'ici quand "Il" était encore là, l'espace de quelques stations, le Temps s'est effacé...
La douleur lancinante de son absence resurgit ce soir alors qu'un chiffon d'éther l'avait doucement mis en sommeil ces dernières années... Pourtant les jours avaient parus si longs quand il s'en était allé, comme si l'avenir sans lui se faisait prier pour exister...
Un homme bien…
Là-bas tout n'est que bruits de ferraille.
Le roulement métallique des charriots de soins et les chaises qu'on traine dans un coin pour tenter de s'éloigner des autres, les portes qui claquent et le cliquetis des serrures qu'on ferme.
Un monde clos qu'on isole du nôtre, ultime remède à ce qu'on nomme folie...
Deux humanités qui s'opposent et ne parlent plus le même langage. Des pleurs, des cris, des gémissements, ou plus terrible encore le silence...
L'incompréhension engendre la peur, la peur invente l'urgence, l'urgence impose les camisoles de toile ou de molécules... L'immobilité imposée au corps anesthésiera l'âme...
Une résignation... De ne pouvoir rien maîtriser, ni les uns ni les autres...
Deux continents en guerre, deux vérités qui usent des mêmes stratagèmes pour déjouer les manoeuvres de l'adversaire.
Un peuple longtemps clandestin en son propre pays. Qu'on dissimulait d'autant d'impuissance que de honte...
Toujours cette abominable discordance de pathologies qui les aggrave, de solutions éphémères...
Des hommes qui soignent l'inguérissable et qui depuis longtemps ont oublié leurs utopies pour aller à l'indispensable. Pour ne pas succomber au vertige, l'humain s'efface et devient sourd...
Mais parfois un sourire perce le brouillard, un regard écoute la souffrance et lui répond qu'il la comprend... C'est un peu de chaleur qui pénètre une insondable solitude, une rassurance le temps d'un échange... Le temps alors n'est plus de l'argent, mais une mine de diamants dont chaque pierre éclaire un fragile avenir.
Et si beaucoup de ces hopitaux ne peuvent exhaler que ce qu'ils respirent de douleurs, il arrive aussi que certain d'entre eux épousent l'image de ce regard et en cultive la noblesse. Les lieux sont fidèlement le reflet de ceux qui les fréquentent, et si par bonheur un homme bien y laisse son empreinte, ils se révèlent étrangement apaisants et providentiels...
Cet homme là existe... Il pose son regard clair sur d'autres hommes perdus. Il distribue chaque jour des germes d'espoir, mais peu d'entre eux ont encore l'envie de les voir grandir... Et s'il n'aura pu, hélas, anéantir la désespérance et le désarroi de celui qui partageait ma vie, il l'aura accompagné de son indulgente exigence et jusqu'au bout considéré comme un homme capable de se réinventer...
Merci à Nazim...
Orpheline…
Ce matin le ciel n'est plus qu'un chagrin... Le printemps s'est pudiquement retranché derrière des nuages gris et ose à peine pointer le bout de son nez... Seul un pâle rayon en s'en échappant réchauffe une tâche de primevères juste écloses sous la rosée du jardin...
Au moment où tout s'arrangeait...
Juste quand il n'y avait plus que du bonheur à partager...
Elle est partie si vite...
Un merle s'est posé sur le faîte d'un mélèze et s'égosille à nous convaincre qu' un nouvel Avril est pourtant là...
Alors je pense à toi Petite Fille, car l'oiseau m'a dit...
Qu'il fallait te laisser pleurer, que ces larmes étaient la seule façon de t'apaiser...
Qu'il ne fallait pas t'inquiéter de ne pas avoir eu le temps de lui dire merci,
De t'avoir donné la vie, d'avoir tout compris, tes erreurs et tes chagrins,
Tes choix, tes désirs et tes envies, une Maman c'est fait pour ça ...
Que désormais près de toi mon garçon saurait te dire tous les mots qui te soulageront et qui, venant d'autres que lui, te sembleraient maladroits...
Que son Amour, doucement, tendrement, te protégerait du vertige de cet abominable vide et que tu te sentirais sereine...
Orpheline...
Comme une dentelle…
Elle nous quitte doucement, elle nous quitte à reculons...
Elle m'ouvre sa porte, son visage s'illumine - "Ah te voilà, toi !" -
Pour cette fois encore elle m'aura reconnue...
Les joues encore rondes d'une jeunesse lointaine, le visage enroussi quoique les années n'en aient pâlit la peau à peine flétrie, le regard bleu délavé de trop de larmes à avoir dû verser...
Un sourire en forme d'excuse quand elle parle de son âge. Faut-il que Saint-Pierre ait tant à faire pour lui avoir laissé accumuler jusqu' ici tant de printemps qui, sans pitié, deviennent des novembres de froidure...
Des yeux qui s'étonnent de tout, qui souvent encore s'émerveillent, des yeux aux aguets qui s'évadent parfois si loin de nos contrées, des yeux fatigués, des yeux près de bientôt se fermer...
Des mains toutes gantées de plissures, des mains comme une fine porcelaine veinée, des mains qui se tâchent d'indigo pour dénoncer la douleur, des mains tremblantes d'impuissance ou d'anxiété...
Une mémoire mariée depuis un moment au Passé, une mémoire infidèle qui ne flirte avec le Présent que pour aussitôt l'oublier...
Une mémoire en dentelle de soie qui s'effiloche, une mémoire lassée d'elle-même qui préfère se réinventer...
Frousse…
Silence... Absence...
Soudain une pesanteur.
Le soir inquiète et plus aucun matin ne rassure.
Les heures s'allongent ou paraissent trop courtes.
Le miroir renvoie une image désemparée, la mine est grave et le regard anxieux.
L'âge ne se maquille plus et grise le teint.
L'Avenir se dérobe et semble ne plus vouloir tenir ses promesses tandis que le Présent s'effrite...
Trop d'interrogations encombrent les pensées sans y trouver la moindre réponse.
Et brusquement...

