Un dégoût…
Qui êtes-vous donc, vous autres qui entrez dans un cimetière comme on rentre dans un supermarché ?
En faites-vous un premier tour pour mieux repérer de quoi fleurir à moindre prix votre jardin ?
Vous appropriez-vous aussi la tombe ? Faites-vous au moins mine de vous y recueillir un instant avant de vous pencher pour vous saisir d'un pot et l'emporter nonchalamment ?
Je vous imagine repartir tranquillement les bras chargés et croiser des chagrins dans l'allée... D'aucuns pourraient même s'enquérir de qui vous amène ici et vous féliciter du soin que vous portez au fleurissement de vos défunts...
Je suppose pourtant qu'il faille que vous soyez costaud, je n'avais pu toute seule soulever ces petits arbustes jusqu'à la tombe de mon mari... J'espère au moins que vous avez eu un peu de mal à les transporter, que Diable tout devrait se mériter !
Je vous trouve bons goûts, puisque vous avez les miens, il est vrai qu'ils faisaient bel effet mes jolis buis tout ronds ! J'aime la sobriété, je les avais choisis bien verts et à la taille régulière pour agrémenter les flancs de la jardinière...
Oui, c'est mon mari qui repose là, depuis un peu plus de quatre ans déjà, et mon papa aussi, depuis un petit peu moins longtemps. Comme vous le constatez, ces dernières années ne m'ont pas épargnée...
Où posez-vous ce que vous leur avez dérobé ? Sur le seuil de votre véranda, à côté de votre paillasson, à moins qu'au fil des mois vous n'ayez en projet d'allonger votre haie ?
Et quand vous les regardez, est-ce qu'au moins vous avez une pensée pour ceux à qui ils étaient destinés ?
Madame Paulier
La panthère noire n'en finit pas d'onduler sur le bahut de la salle à manger.
Je crois bien que le papier peint n'a jamais été changé. Les motifs se sont effacés, il n'a plus de couleur, mais on a peine à imaginer qu'il en ait eut une un jour... D'ailleurs, quel joli coloris aurait pu donner ce gris sale, usé par le soleil et la fumée ?
Sur la table, celle qui servait autrefois au repas du Dimanche, une nappe bleue et jaune veut donner l'idée de la Provence... Mais dans ce coin de l'Allier, qui le croirait ? Sagement alignées de chaque côté, quelques chaises rescapées du temps passé, recouvertes d'un Skaï défraîchi d'où s'échappent des fils de couture usagés.
Deux vases, tels deux calices, posés à égale distance l'un de l'autre, raidis par la même arthrose que notre vieille amie, nous inviteraient presqu'au silence.
L'endroit me semble avoir rétréci. Le souvenir que j'en gardais avait plus d'ampleur, plus d'éclat, plus de vie. Là , tout est petit...

