Un dégoût…
Qui êtes-vous donc, vous autres qui entrez dans un cimetière comme on rentre dans un supermarché ?
En faites-vous un premier tour pour mieux repérer de quoi fleurir à moindre prix votre jardin ?
Vous appropriez-vous aussi la tombe ? Faites-vous au moins mine de vous y recueillir un instant avant de vous pencher pour vous saisir d'un pot et l'emporter nonchalamment ?
Je vous imagine repartir tranquillement les bras chargés et croiser des chagrins dans l'allée... D'aucuns pourraient même s'enquérir de qui vous amène ici et vous féliciter du soin que vous portez au fleurissement de vos défunts...
Je suppose pourtant qu'il faille que vous soyez costaud, je n'avais pu toute seule soulever ces petits arbustes jusqu'à la tombe de mon mari... J'espère au moins que vous avez eu un peu de mal à les transporter, que Diable tout devrait se mériter !
Je vous trouve bons goûts, puisque vous avez les miens, il est vrai qu'ils faisaient bel effet mes jolis buis tout ronds ! J'aime la sobriété, je les avais choisis bien verts et à la taille régulière pour agrémenter les flancs de la jardinière...
Oui, c'est mon mari qui repose là, depuis un peu plus de quatre ans déjà, et mon papa aussi, depuis un petit peu moins longtemps. Comme vous le constatez, ces dernières années ne m'ont pas épargnée...
Où posez-vous ce que vous leur avez dérobé ? Sur le seuil de votre véranda, à côté de votre paillasson, à moins qu'au fil des mois vous n'ayez en projet d'allonger votre haie ?
Et quand vous les regardez, est-ce qu'au moins vous avez une pensée pour ceux à qui ils étaient destinés ?
L’été indien…
Elle préfère ne pas lui donner d'âge, ça la vieillirait davantage...
Il se dégage de sa jeunesse une élégance rare.
Elle s'étonne de la simplicité avec laquelle il s'adresse à elle, comme s'il ne s'était pas aperçu du nombre d'étés qu'elle avait déjà traversé...
Elle pense à lui sur la pointe des pieds pour ne pas risquer de briser cette fragile complicité...
Il ne se passe entre eux rien que la lucidité ne puisse envisager, mais elle frissonne quand il la regarde, honteuse de ce désir d'un autre âge...
Étonnée d'avoir déjà tant vécu, naufragée d'une génération fanée, elle n'en finit pas de peser les années qui l'espace d'une nuit compteraient double...
Elle interroge sans fin son miroir qui pour toute réponse lui renvoie simplement son image...
A-t-il simplement une idée de l'empire qu'elle lui concéderait si seulement il y songeait?
Elle y laisse toute son assurance tandis qu'il semble innocent du charme qu'il promène au bout de son sourire, elle se découvre timide, ne trouve plus ses mots ou les bredouille dans un pauvre murmure...
Sa peau halée à peine ombrée d'une barbe naissante ne réussit pas à l'envieillir, elle ne peut s'empêcher d'imaginer la sienne, douce encore, trouver refuge auprès de ses printemps ardents...
Elle craint qu'il n'ait senti sa faiblesse et qu'amusé il en joue, à moins qu'attendri par tant de puérile maladresse il ne s'interroge sur la candeur de ces femmes qui ne retiennent de leur âge que celui qui sied à leurs émotions...
Elle parle d'île déserte et de paillote au soleil pour oublier qu'ici le ciel est bas et gris, il répond : "Seul,ça n'a pas vraiment de sens..." Elle sait tout ça très bien mais ne sait plus devant lui que prononcer des platitudes...
Il lui dit : "A bientôt, sûrement, je vous appelle, nous prendrons un verre ou un café..." Elle répond : "Peut-être, pourquoi pas ?..." mais pense : "Il n'appellera pas..."
Il s'en va sans se retourner alors que déjà elle supplie le hasard... Elle s'en veut de cette envie de lui, de son corps qui la trahit...
Il s'en va là où elle n'a pas sa place.
Au coin de la rue il n'aura retenu d'elle que sa quête pitoyable, il s'en moque et oublie même d'en rire puisqu'elle n'existe déjà plus...

