Culpabilité…
Vous l'avez fait...
A force de vous l'entendre annoncer, à force d'arriver à temps pour vous empêcher de le faire ou d'user notre vocabulaire à vous persuader de ne pas en arriver à cette extrémité, nous avions curieusement oublié que tout pouvait quand même encore arriver...
Et voilà, cette fois vous l'avez vraiment fait !...
Vous vous êtes consumés à lutter contre ces démons qui vous harcelaient sans relâche à vous convaincre que rien n'allait bien. Défaits avant même d'avoir combattu, vous aviez renoncé... Plus rien n'accrochait votre regard, habitués que vous étiez à cet avenir sans douces échappées. Rien ne vous surprenait, le pire même vous semblait le plus probable.
Vous aviez usé tous vos amis, rares étaient ceux qui trouvaient encore quelque argument à vous proposer que vous aviez tôt fait de repousser...
Des heures, parfois des nuits à tenter de vous rassurer, à trouver des solutions dont vous ne vouliez pas entendre parler...
L'ivresse au bord du coeur vous perdiez l'équilibre, les mots s'échouaient sur vos lèvres fatiguées, mille bras n'auraient pas suffit à vous retenir... Votre envie profonde était de tomber...
On vous quittait soulagés d'échapper à l'emprise que vous tentiez de nous imposer, votre douloureuse exigence essorait ce qu'il nous restait de tendresse ou d'amitié... Depuis longtemps plus rien ne servait à rien...
Persuadés que personne ne pouvait vous comprendre, ce fut un perpétuel chassé-croisé entre vos attentes et nos impuissances...
Prendre soin…
Prendre soin...
De l'hiver qui s'étire et pose un bonnet de laine sur les premiers jours de Mars...
D'une éclaircie qui parfois déchire les nuages et nous improvise un printemps de fortune dont la douceur rassure nos espoirs...
De cet ami perdu de vue qu'on croise au hasard d'une rue où l'on n'a pas d'habitudes...
D'une soirée glaciale sur les gradins d'une patinoire presque déserte, où, le temps d'un match de hockey, la claquement du palet contre les balustres a ranimé des silhouettes et réveillé ma mémoire...
De l'arôme du café qui s'acoquine à l'odeur des croissants frais posés sur la table du bistrot, et du froissement des pages du journal qu'on feuillette avant d'aller travailler.
De la douceur de la couette quand on s'y glisse pour la nuit, de l'éponge tiède au sortir de la douche, de l'écharpe bleue qui réchauffe le col de mon pardessus.
Du sourire de la caissière du supermarché ou de l'affabilité d'un client moins pressé qui me laisse passer.
Du poids d'un panier rempli des légumes du marché et du fumet de poulet rôti qui aiguise l'appétit...
De l'odeur d'encre violette qui s'échappe de mes vieux cahiers où s'est glissé un buvard de velours tout tâché de mes essais, de celle piquante de naphtaline dans la penderie du grenier qui protège des habits qu'on ne remettra plus, ou de celle amère et mouillée de mon petit chien qui rentre du jardin...
De la trace d'un parfum familier au creux de la maille d'un gilet qu'on garde comme la relique d'un bonheur défunt...
D'un soupir échappé d'une caresse, d'un sourire rescapé d'une chamaille, du frisson de bonheur quand je t'attends sur le quai venteux de la gare et que le train enfin s'arrête dans un crissement stridents d'essieux...
De cette faveur inespérée que la vie nous fait en nous proposant de continuer le chemin tous les deux, et de ce quotidien qu'on pourrait broder de tendres habitudes...
De ces jours qu'on vit comme une routine, de tous ces petits bonheurs que chaque matin donne sans compter mais qu'on ignore tant ils nous semblent légitimes...
Médiocrité…
Ou comment certains se réapproprient l'histoire afin d'éviter d'avoir trop d'état d'âme...
L'originale n'étant pas très flatteuse à leur égard, il leur apparaît sans doute plus simple de l'écrire d'une autre manière, d'y ajouter ça et là quelques touches personnelles qui la rende crédible par quiconque n'a pas entendu la première. Puis le temps passant, à force de chercher à en convaincre les autres, l' invention leur paraît tellement plus plausible que la version avérée que ces menteurs finissent par eux-mêmes y croire, s'offusquant à l'idée que leur interprétation puisse être contredite !
Si certains sujets n'étaient pas si graves, si certains chagrins n'étaient pas si lourds, on pourrait sourire de cette facilité choisie pour s'éviter d'avoir des remords...
Hélas, certaines histoires ne supportent pas le plagiat, d'autant qu'il n'a rien de ludique mais qu'il n'est qu'une imposture !
Ces gens là en oublient leur devoir de mémoire puisqu'ils le travestissent pour s'y vautrer plus confortablement...
Faute d'avoir le cran de se regarder dans une glace, ils préfèrent se voiler la face et en vouloir à ceux qui les ont mis devant leur médiocrité. Bêtise et méchanceté vont le plus souvent de paire, les dissocier relève de l'utopie.
S'il est souvent impossible de rester de marbre devant leurs mensonges, chercher à les confondre est vain...
Si par malheur il doit encore m'arriver de croiser de ces médisants plein d'aigreur, d'avance je me fais la promesse de ne plus jamais perdre d'énergie à rétablir une vérité qu'ils n'ont pas le courage d'affronter.
Alors, si en lisant ces lignes vous vous sentez visés, relisez les si vous avez un doute, mais je vous confirme que c'est bien de vous dont je me suis inspirée, et soyez certains que depuis longtemps déjà je vous ai oublié !...
1949 – 2005
Les cimetières avaient un autre air avant toi.
Je ne les détestais pas, m'y promener ne me dérangeait pas plus que ça. J'y trouvais même comme un apaisement. Silencieux par essence et pourtant bruissants de toutes parts ; le feuillage des arbres bercé par la brise, mouillé sous l'averse, le pépiement des oiseaux... Souvent posés aux abords d'un village ou d'une ville, recueillant les effluves sonores de la vie qui plus loin s'agite encore... Résonnants de la mémoire de tous ceux qui, contraints, l'habitent pour longtemps... Témoins de tant de chagrins et pourtant semblants sereins sous l'alignement des granits et le tracé des allées...
Non, ils ne m'ennuyaient pas plus que ça.
Voilà maintenant que tu en habites un... J'ai aujourd'hui une douloureuse raison de m'y rendre.
Depuis des mois j'y vais très souvent. Peut-être espérant y retrouver une trace de toi, y sentir ta présence alors que partout ailleurs tu t'obstines à t'en aller... Mais plus j'y vais plus je reste persuadée que ce n'est pas là que tu es. Non, tout ce silence, ce ne peut être toi. Cette tombe ne me rapproche pas de toi... Il faut que mes yeux heurtent les lettres de bronze qui écrivent ton nom pour qu'un instant seulement je réalise que c'est bien toi qui est là. Mais tout aussitôt l'angoisse de ton absence s'éteint, car ce n'est pas ici que j'ai du chagrin.
Il avait tant neigé ces jours là qu'on ne distinguait plus les allées et à peine les tombes. Du revers de la main j'ai balayé l'épaisse couche cotonneuse qui recouvrait la tienne. Comme pour que tu puisses mieux respirer... La rose blanche que j'avais posée sur la pierre avait pris des couleurs de terre. J'ai renoncé à découvrir davantage ta nouvelle adresse. Cette neige tombée fraîchement te faisait un édredon de flocons et je me suis bêtement dit qu'il te tiendrait chaud...
Quelques jours plus tard, revenant sur mes pas, la neige avait fondu. Ne restaient que ces gouttes d'eau qui telles des larmes glissaient en silence sur le granit vert. Un timide soleil d'hiver s'évertuait à les sécher sans y parvenir. La douceur de l'air se voulait comme une tendre consolation. J'ai eu pour un instant l' impression que mieux que les humains la nature comprenait mon chagrin...
A Bernard,
Le 28 Août 2009 - Quatre ans -
Comme une dentelle…
Elle nous quitte doucement, elle nous quitte à reculons...
Elle m'ouvre sa porte, son visage s'illumine - "Ah te voilà, toi !" -
Pour cette fois encore elle m'aura reconnue...
Les joues encore rondes d'une jeunesse lointaine, le visage enroussi quoique les années n'en aient pâlit la peau à peine flétrie, le regard bleu délavé de trop de larmes à avoir dû verser...
Un sourire en forme d'excuse quand elle parle de son âge. Faut-il que Saint-Pierre ait tant à faire pour lui avoir laissé accumuler jusqu' ici tant de printemps qui, sans pitié, deviennent des novembres de froidure...
Des yeux qui s'étonnent de tout, qui souvent encore s'émerveillent, des yeux aux aguets qui s'évadent parfois si loin de nos contrées, des yeux fatigués, des yeux près de bientôt se fermer...
Des mains toutes gantées de plissures, des mains comme une fine porcelaine veinée, des mains qui se tâchent d'indigo pour dénoncer la douleur, des mains tremblantes d'impuissance ou d'anxiété...
Une mémoire mariée depuis un moment au Passé, une mémoire infidèle qui ne flirte avec le Présent que pour aussitôt l'oublier...
Une mémoire en dentelle de soie qui s'effiloche, une mémoire lassée d'elle-même qui préfère se réinventer...

