La maison, le lierre et la vieille dame…
Belle... La maison l'était, on le devine sous la verdure qui au fil des années l'a accaparée...
Elle connut de jeunes printemps, exposant sa façade au soleil de toutes les saisons, quand un matin, d'un bout de terre sèche une jeune pousse de lierre pointa le bout d'une feuille au coin de l'arête de l'un de ses murs. Personne ne s'en inquiéta, elle s'enhardit donc, se lançant à l'assaut du dit mur, étirant ça et là de minuscules ramures, s'accrochant à la moindre fissure...
Puis, avisant un lilas appuyé sur le côté, lança une de ses frêles tiges à l'assaut d'une de ses branches. De là, se mit en tête de conquérir un saule geignard pour mieux parvenir à s'accrocher aux grilles du portillon en fer forgé. De la pointe de la grille le bourgeon devenu lierre fila sur le côté, pris ses aises certain qu'il était de ne pas être dérangé... A partir de là, tout ou presque lui fut permis... Au fil du temps s'étoffant, ses feuilles firent une tonnelle sous laquelle passaient de rares invités.
La façade avait pris de l'âge et semblait bien s'accommoder de cet hôte envahissant qui camouflait élégamment l'usure de sa peinture.
Tandis que la plante inexorablement progressait, le jardin avait depuis belle lurette pris l'allure d'une savane dont la faune sauvage se résumait à quelques chats de gouttière bien renseignés sur les habitudes qu'avaient ici les souris...
La demeure avait abrité différents propriétaires, mais les derniers s'y étaient un temps davantage attachés, domptant à grand renfort de sécateur le trop de feuillage printanier s'agrippant partout dans un harmonieux désordre.
Ce soir ils sont là…
Ce soir ils sont là...
J'ai depuis tant d'année l'habitude du silence qui habille mes murs que je n'en crois pas mes oreilles de ce doux murmure qui emplit la nuit...
Ils sont là...
Comme avant... Il y a si longtemps qu'ils sont partis que je peine à me souvenir de ce qu'étaient mes nuits quand ils respiraient là, tout près de moi...
Je m'endormais avec ce sentiment que rien ne manquait, que tout allait bien. Comme si jamais rien ne devait changer. C'est un peu ça la notion d'éternité, quand on est jeune le temps semble immobile...
Quand ils étaient petits, la porte de leur chambre restait entrouverte. Ainsi j'entendais quand un rêve les tenait éveillés, ou quand titubant de sommeil ils allaient à tâtons sur le palier... Le parquet craquait, de loin j'écoutais leurs pas endormis les mener dans le noir, puis retourner et faire soupirer le sommier de leur lit quand ils se recouchaient sans s'être vraiment réveillés...
Plus grands, le rai de lumière sous le seuil me disait leurs lectures tardives ou quelques échappées de musique les trahissaient...
Ce soir ils sont là...
Je les entends parler bas pour ne pas me réveiller. Mais je ne dors pas. Ils sont heureux de se retrouver, se racontent leurs jours depuis qu'ils ne s'étaient pas vus et leurs rires étouffés réchauffent mes draps. Je voudrais pouvoir faire provisions de leur présence pour les temps de disette quand ils seront repartis vivre leur vie loin d'ici. Je le connais par coeur ce silence de la première nuit où la maison résonne d'un éphèmère bonheur et ne semble plus habitée que par des ombres...
Ils sont là. Juste à côté. Et je mesure à chaque fois combien les années ont passé. Comme ça, mine de rien, mais ça devait arriver à force de fêter les anniversaires Pâques Pentecôte et la Trinité...
La maison n'est plus la même et les chambres sont si petites... Mais elle est à son tour devenue leur port d'attache, que je m' y trouve bien les rassure. meubles et objets sont autant de leurs souvenirs d'enfance. Ils sont encore à l'âge où perdre du temps n'a pas d'importance, tandis que le mien me rappelle qu'il faut me dépêcher... Alors, je deviens peu à peu celle qui en vieillissant les réunit...
"Oh Maman... Tu as gardé ça !"
"Dis donc, je ne m'en souvenais plus de ce truc là... C'était à Papa..."
"Tu me le donnes ?"
"Je peux le prendre ?"
"Oh la la... Tu te souviens ? C'est moi qui te l'avais fait..."
La chaudière vient de se remettre en route, elle semble peiner moins à nous réchauffer. Les bruits qui me sont familiers se réapproprient l'obscurité. Ils doivent s'être endormis. Mais ce silence n'est plus un aveu de solitude ou d'absence, leur présence l'apprivoise, le rend léger et complice...
Ils sont là... Je peux m'endormir tranquille, puisqu'ils sont là...
Pour moi, ce soir, Noël est déjà là...
L’humeur des choses…
Ma maison est de mauvaise humeur !
Ne riez pas ! Il faut me croire ! Les lieux, les objets, toutes les choses que l'on croit inertes ont des humeurs !
Je m'étais absentée quelques jours.
En la quittant je m'étais pourtant assurée que rien ne clochait.
J'avais fermé tous les robinets de gaz, d'eau et d'électricité, descendu les volets, j'avais tout rangé, chaque chose semblait à sa place, et vraiment, pianotant le code secret qui la protégerait, je m'étais éloignée sans l'ombre d'un regret, non sans avoir pris la peine de lui dire que bientôt je reviendrai...
Mes vacances s'étaient très bien passées.
Oh, simplement ce coup de téléphone un soir, m'avisant que ma maison s'alarmait, mais que rien n'urgeait, qu'il se pouvait qu'une araignée se soit glissée là où l'oeil de la caméra veillait...
Déjà, en tournant la clef dans la serrure, ça coinçait... Un peu d'huile et le tour serait joué, franchissant le seuil, je suis entrée...
La Pointe de Conguel – La petite maison de pêcheur…
La Pointe de Conguel se gagne en longeant d'abord la grande plage de Quiberon, puis, afin d'éviter l'envahissant et luxueux Centre de Thalassothérapie, en descendant entre les rochers affûtés qui amènent aux rivages qui bordent le littoral.
Le reflux commencé depuis peu laissait une bande étroite de sable humide sur laquelle une flopée d'huîtriers se pressaient pour marauder quand l'eau se retirait. Ils trottaient si vite qu'on avait peine à distinguer leurs fines pattes noires, on aurait pu croire qu'ils n'en avaient pas, ou qu'ils voletaient en rase-mottes... Brutalement ils s'arrêtaient et picoraient aussi vite qu'ils courraient, et c'étaient leurs becs qu'on ne soupçonnait plus !
Puis la vague remontante les soulevait, et ils s'y balançaient jusqu'au reflux suivant. Inlassablement cette chorégraphie se répétait...
La grappille semblait bonne, pourtant peu de coquillages affleuraient sous le sable, et nous nous interrogions sur le peu qu'ils y trouvaient à glaner.
Un matin, en me réveillant… (Juin 2005)
Ce matin, en ouvrant les yeux, j'ai pourtant bien reconnu notre chambre.
Les murs tapissés de ce vieux papier jaune et blanc, si pâli par le soleil qui jadis inondait la pièce. Je dis jadis, quel été maintenant serait assez lumineux ? Cependant, le soleil la baigne toujours, dès son lever, pour presque toute la matinée.
Je vous l'assure, cette chambre n'a pas changé.
L'armoire est toujours là , Maman nous l'avait donné il y a quelques années : plus assez de place alors que chez nous... Si jolie petite armoire en bois ! Elle a dû en voir des gens s'aimer. Et tant de piles de draps bien repassés, pliés et rangés. Elle en est encore remplie d'ailleurs, ouvrez-là , vous le constaterez !

