Orpheline…
Ce matin le ciel n'est plus qu'un chagrin... Le printemps s'est pudiquement retranché derrière des nuages gris et ose à peine pointer le bout de son nez... Seul un pâle rayon en s'en échappant réchauffe une tâche de primevères juste écloses sous la rosée du jardin...
Au moment où tout s'arrangeait...
Juste quand il n'y avait plus que du bonheur à partager...
Elle est partie si vite...
Un merle s'est posé sur le faîte d'un mélèze et s'égosille à nous convaincre qu' un nouvel Avril est pourtant là...
Alors je pense à toi Petite Fille, car l'oiseau m'a dit...
Qu'il fallait te laisser pleurer, que ces larmes étaient la seule façon de t'apaiser...
Qu'il ne fallait pas t'inquiéter de ne pas avoir eu le temps de lui dire merci,
De t'avoir donné la vie, d'avoir tout compris, tes erreurs et tes chagrins,
Tes choix, tes désirs et tes envies, une Maman c'est fait pour ça ...
Que désormais près de toi mon garçon saurait te dire tous les mots qui te soulageront et qui, venant d'autres que lui, te sembleraient maladroits...
Que son Amour, doucement, tendrement, te protégerait du vertige de cet abominable vide et que tu te sentirais sereine...
Orpheline...
1949 – 2005
Les cimetières avaient un autre air avant toi.
Je ne les détestais pas, m'y promener ne me dérangeait pas plus que ça. J'y trouvais même comme un apaisement. Silencieux par essence et pourtant bruissants de toutes parts ; le feuillage des arbres bercé par la brise, mouillé sous l'averse, le pépiement des oiseaux... Souvent posés aux abords d'un village ou d'une ville, recueillant les effluves sonores de la vie qui plus loin s'agite encore... Résonnants de la mémoire de tous ceux qui, contraints, l'habitent pour longtemps... Témoins de tant de chagrins et pourtant semblants sereins sous l'alignement des granits et le tracé des allées...
Non, ils ne m'ennuyaient pas plus que ça.
Voilà maintenant que tu en habites un... J'ai aujourd'hui une douloureuse raison de m'y rendre.
Depuis des mois j'y vais très souvent. Peut-être espérant y retrouver une trace de toi, y sentir ta présence alors que partout ailleurs tu t'obstines à t'en aller... Mais plus j'y vais plus je reste persuadée que ce n'est pas là que tu es. Non, tout ce silence, ce ne peut être toi. Cette tombe ne me rapproche pas de toi... Il faut que mes yeux heurtent les lettres de bronze qui écrivent ton nom pour qu'un instant seulement je réalise que c'est bien toi qui est là. Mais tout aussitôt l'angoisse de ton absence s'éteint, car ce n'est pas ici que j'ai du chagrin.
Il avait tant neigé ces jours là qu'on ne distinguait plus les allées et à peine les tombes. Du revers de la main j'ai balayé l'épaisse couche cotonneuse qui recouvrait la tienne. Comme pour que tu puisses mieux respirer... La rose blanche que j'avais posée sur la pierre avait pris des couleurs de terre. J'ai renoncé à découvrir davantage ta nouvelle adresse. Cette neige tombée fraîchement te faisait un édredon de flocons et je me suis bêtement dit qu'il te tiendrait chaud...
Quelques jours plus tard, revenant sur mes pas, la neige avait fondu. Ne restaient que ces gouttes d'eau qui telles des larmes glissaient en silence sur le granit vert. Un timide soleil d'hiver s'évertuait à les sécher sans y parvenir. La douceur de l'air se voulait comme une tendre consolation. J'ai eu pour un instant l' impression que mieux que les humains la nature comprenait mon chagrin...
A Bernard,
Le 28 Août 2009 - Quatre ans -
Comme une dentelle…
Elle nous quitte doucement, elle nous quitte à reculons...
Elle m'ouvre sa porte, son visage s'illumine - "Ah te voilà, toi !" -
Pour cette fois encore elle m'aura reconnue...
Les joues encore rondes d'une jeunesse lointaine, le visage enroussi quoique les années n'en aient pâlit la peau à peine flétrie, le regard bleu délavé de trop de larmes à avoir dû verser...
Un sourire en forme d'excuse quand elle parle de son âge. Faut-il que Saint-Pierre ait tant à faire pour lui avoir laissé accumuler jusqu' ici tant de printemps qui, sans pitié, deviennent des novembres de froidure...
Des yeux qui s'étonnent de tout, qui souvent encore s'émerveillent, des yeux aux aguets qui s'évadent parfois si loin de nos contrées, des yeux fatigués, des yeux près de bientôt se fermer...
Des mains toutes gantées de plissures, des mains comme une fine porcelaine veinée, des mains qui se tâchent d'indigo pour dénoncer la douleur, des mains tremblantes d'impuissance ou d'anxiété...
Une mémoire mariée depuis un moment au Passé, une mémoire infidèle qui ne flirte avec le Présent que pour aussitôt l'oublier...
Une mémoire en dentelle de soie qui s'effiloche, une mémoire lassée d'elle-même qui préfère se réinventer...

