Une photo…
L'album était alors posé sur la petite table en merisier du salon, là où étaient déjà négligement installées quelques carafes, verres ou petits vases en cristal, bric à brac rescapé d'un Passé qui s'est volatilisé... J' y avais rangé dans un désordre organisé quelques photos qui racontaient presque trente ans de nos vies.
Sur certaines, ton visage qui respire l'avenir contraste avec celui dont la maladie t'affligeât quelques années plus tard. Je feuillette lentement ces pages meurtries d'avoir été si souvent tournées. Il y a longtemps que je ne compte plus ni en semaines ni en mois tout le temps que tu nous laisses en n'étant plus là...
L’Egaré
Je l'ai vu s'accroupir et glisser par terre, appuyer son dos voûté contre un des piliers de pierre taillée qui soutient les arcades de la Place des Vosges. Le visage fatigué, ridé bien plus que ne le méritait son âge, hérissé d'une barbe sombre et mal taillée, le regard égaré, cherchant en vain dans la foule bruissante quelqu'un à qui parler...
Les genoux remontés contre son ventre creux, il portait des bottes de cuir noires, des bottes lourdes de motard, trouées par quelque chute de hasard. Il y avait enfermé ses pieds nus, noircis de la poussière des rues. Un chandail démaillé, un blouson démodé, un chèche autour de son cou enroulé lui donnaient une allure de routard perdu. Il avait ce soir là ses cheveux presque propres, on les aurait dits soyeux alors que la veille encore ils étaient tout en noeuds. Il semblait happer de ses yeux tout ce qui passait à proximité, il semblait avide de partager. Mais si beaucoup le regardaient, c'était pour s'en moquer, car le pauvre garçon même posé sur le sol pavé tanguait à force d'alcool ingurgité. Ou était-ce drogue sniffée ? De toutes les façons, ses pupilles dilatées disaient son effarement. Il tentait en s'écarquillant, de saisir l' instant.

