L’absent…
La journée enfin s'épuise dans la cacophonie métro-Babel qui t'engloutit, anesthésiant ta lassitude dans les tressauts du wagon sur les rails grinçants. Tu t'abandonnes aux secousses de la rame, morne berceuse d'une après-midi d'octobre.
Le front plissé et les yeux mi-clos tu ne vois plus l'enfilade des quais bondés d'une foule grise. Tes pensées sont ailleurs, loin de cet avaloir de saleté et de poussière grasse, peut-être à des années d'ici quand "Il" était encore là, l'espace de quelques stations, le Temps s'est effacé...
La douleur lancinante de son absence resurgit ce soir alors qu'un chiffon d'éther l'avait doucement mis en sommeil ces dernières années... Pourtant les jours avaient parus si longs quand il s'en était allé, comme si l'avenir sans lui se faisait prier pour exister...
Orpheline…
Ce matin le ciel n'est plus qu'un chagrin... Le printemps s'est pudiquement retranché derrière des nuages gris et ose à peine pointer le bout de son nez... Seul un pâle rayon en s'en échappant réchauffe une tâche de primevères juste écloses sous la rosée du jardin...
Au moment où tout s'arrangeait...
Juste quand il n'y avait plus que du bonheur à partager...
Elle est partie si vite...
Un merle s'est posé sur le faîte d'un mélèze et s'égosille à nous convaincre qu' un nouvel Avril est pourtant là...
Alors je pense à toi Petite Fille, car l'oiseau m'a dit...
Qu'il fallait te laisser pleurer, que ces larmes étaient la seule façon de t'apaiser...
Qu'il ne fallait pas t'inquiéter de ne pas avoir eu le temps de lui dire merci,
De t'avoir donné la vie, d'avoir tout compris, tes erreurs et tes chagrins,
Tes choix, tes désirs et tes envies, une Maman c'est fait pour ça ...
Que désormais près de toi mon garçon saurait te dire tous les mots qui te soulageront et qui, venant d'autres que lui, te sembleraient maladroits...
Que son Amour, doucement, tendrement, te protégerait du vertige de cet abominable vide et que tu te sentirais sereine...
Orpheline...
Colère…
Assez ! Je le vois bien que je suis en colère...
Ce n'est pas la peine de me parler, je ne veux rien entendre, fichez moi la paix !
J'ai le droit d'être en colère même si ça ne sert à rien, même si c'est aussi contre moi que je suis fâchée...
Taisez-vous ! Taisez-vous !
Pourquoi voulez-vous absolument me donner un avis qui ne m' intéresse pas ?
Je suis furieuse ! Tout m' exaspère ! L' impatience me ronge, pourquoi tout me semble t' il engourdi, comme si le monde entier s'était ligué contre moi pour m'empêcher d'avancer !
Vous ne voyez pas que j' ai du chagrin ?
Et moi, aujourd' hui, le chagrin, ça me met en colère !
Non, je ne vous dirai pas pourquoi, ça ne regarde que moi, et d'ailleurs, personne ne pourrait le comprendre ! Vous m'ennuyez avec vos questions et votre regard réprobateur !
Ah... Et puis n'essayez pas de me consoler, je n'ai pas envie d'être consolée, je réclame le droit d'être énervée, et peut-être de pleurer sans qu'aussitôt on me tende un mouchoir ! Les gens sont terribles de toujours se mêler de ce qui ne les regarde pas !
Partez, et arrêtez de me regarder comme ça ! Est-ce que je vous regarde, moi ?
Et finissez de me dire que je ne suis pas gentille ! Je suis désagréable, et tout à fait capable de devenir pire...
Oui je suis égoïste ! Et que ça fait du bien de ne penser qu'à soi ! Parfaitement, et je n'ai pas du tout l' intention de changer d'opinion, en tous cas pas pour le moment !
Ne prenez pas cet air de désolation, épargnez moi vos leçons de morale, de toutes façons je ne vous entends pas !
Comment ça, c'est le chagrin qui me rend comme ça ?
Non mais vous ne savez plus quoi inventer ! Ne cherchez donc pas à tout expliquer, je déteste qu'on me comprenne, surtout là, maintenant ! Laissez moi tranquille, je suis méchante et bien décidée à le rester un moment, histoire de décourager les empêcheurs de tourner tranquillement en rond !
Qu'est-ce que ça peut bien vous faire ? Cessez de vous occuper de moi ! Est-ce que je vous parle, moi ?
Je veux juste qu'on me laisse être en colère...
1949 – 2005
Les cimetières avaient un autre air avant toi.
Je ne les détestais pas, m'y promener ne me dérangeait pas plus que ça. J'y trouvais même comme un apaisement. Silencieux par essence et pourtant bruissants de toutes parts ; le feuillage des arbres bercé par la brise, mouillé sous l'averse, le pépiement des oiseaux... Souvent posés aux abords d'un village ou d'une ville, recueillant les effluves sonores de la vie qui plus loin s'agite encore... Résonnants de la mémoire de tous ceux qui, contraints, l'habitent pour longtemps... Témoins de tant de chagrins et pourtant semblants sereins sous l'alignement des granits et le tracé des allées...
Non, ils ne m'ennuyaient pas plus que ça.
Voilà maintenant que tu en habites un... J'ai aujourd'hui une douloureuse raison de m'y rendre.
Depuis des mois j'y vais très souvent. Peut-être espérant y retrouver une trace de toi, y sentir ta présence alors que partout ailleurs tu t'obstines à t'en aller... Mais plus j'y vais plus je reste persuadée que ce n'est pas là que tu es. Non, tout ce silence, ce ne peut être toi. Cette tombe ne me rapproche pas de toi... Il faut que mes yeux heurtent les lettres de bronze qui écrivent ton nom pour qu'un instant seulement je réalise que c'est bien toi qui est là. Mais tout aussitôt l'angoisse de ton absence s'éteint, car ce n'est pas ici que j'ai du chagrin.
Il avait tant neigé ces jours là qu'on ne distinguait plus les allées et à peine les tombes. Du revers de la main j'ai balayé l'épaisse couche cotonneuse qui recouvrait la tienne. Comme pour que tu puisses mieux respirer... La rose blanche que j'avais posée sur la pierre avait pris des couleurs de terre. J'ai renoncé à découvrir davantage ta nouvelle adresse. Cette neige tombée fraîchement te faisait un édredon de flocons et je me suis bêtement dit qu'il te tiendrait chaud...
Quelques jours plus tard, revenant sur mes pas, la neige avait fondu. Ne restaient que ces gouttes d'eau qui telles des larmes glissaient en silence sur le granit vert. Un timide soleil d'hiver s'évertuait à les sécher sans y parvenir. La douceur de l'air se voulait comme une tendre consolation. J'ai eu pour un instant l' impression que mieux que les humains la nature comprenait mon chagrin...
A Bernard,
Le 28 Août 2009 - Quatre ans -
Nos chagrins…
Il est des chagrins qu'on croit naïvement avoir muselé au cours des années, alors qu'il puisent impunément dans une envolée de musique, une senteur ou un paysage de quoi à nouveau nous parler.
Il est des chagrins qu'on pense avoir terrassé alors qu'on a juste essayé de les ignorer.
Des chagrins qu'on croit pouvoir adoucir, alors qu'ils ne seront jamais que rugosité...
On veut croire que pour leur survivre il suffit de les mettre de côté, qu'en niant leur existence ils se dissoudront progressivement jusqu'à n'être parfois qu'une légère brume de tristesse posée sur notre bien-être retrouvé...
On veut croire que le Temps les atténue, que nos larmes les usent...
On croit pouvoir vivre sans eux mais eux ne peuvent vivre sans nous...Et s'ils nous sentent leur échapper ils s'empressent de nous culpabiliser et c'est ainsi qu'on hésite à redevenir heureux sans eux...
Et puis, comme si ça n'était pas assez, il faut aussi supporter l'incontinence verbale et le regard décalé de ceux qui n'en ont pas encore connu de vrais, de tous ceux qui de loin savent mieux que nous ce que c'est que d'avoir du chagrin ! Il faut côtoyer ceux qui, sous prétexte de nous être attachés, s' arrogent le droit de nous juger, ceux qui, à notre place, auraient fait beaucoup mieux...
Ceux devant lesquels on se surprend à se justifier...
Ceux qui nous trouvent bonne mine et s'en affligent, ceux qui s'offusquent à l' idée qu'on ait "déjà" pu oublier...
Ceux qui ne vous écoutent pas, qui se servent de votre chagrin comme d'un tremplin pour mieux évoquer leur propre quotidien...
Les mêmes s'étonnent de nous voir survivre et aller de mieux en mieux pour plus tard nous reprocher de n'être pas au diapason quand pour eux il serait grand temps d'aller bien...
Que savent-ils de l'énergie que nous mettons à tenir debout ? Un sourire peut être le seul moyen de ne pas faiblir. Il n'est plus jamais question de s'attendrir ou de trop s' appesantir sur nos états d'âme. Si l'on se concède une larme, ce peut devenir un torrent en un instant... Alors on s'évite la noyade... On prend assez vite l'habitude de faire bonne figure, et bientôt les gens oublient, c'est bien normal... S'ils sont un peu agacés par notre "courage", ils ne supporteraient pas de nous entendre nous plaindre... L'empathie a ses limites !
Il est des chagrins que l'on croit appartenant au Passé alors qu' ils sont tapis au détours de nos vies, et derrière nos apparentes sérénités personne n'en soupçonne la douloureuse et ineffaçable présence ...

