Marie-Anne…
Une fois encore la Mort me prive d' une amie... D' une amie au long court, de celles qu'on ne voit pas tous les jours, mais qu'on peut retrouver à chaque instant sans que le temps n'ait de prise sur la sincérité des sentiments qui nous unissent... De celles avec qui on peut reprendre une conversation comme si elle n'avait jamais été interrompue.
Bien qu' hélas la maladie nous ait depuis des années prédit cet épilogue redouté, la réalité vient de nous rattraper, notre chagrin est alors fait d'autant d'impuissances à modifier la fin de l' histoire que de détresses devant cette bizarre absence qui partout s'immisce...
Je passais sous ses fenêtres sans pourtant m'arrêter bien souvent... Mais je savais que c'était possible, que si aujourd'hui le temps me manquait, demain peut-être je le prendrai... Et aussi, ne pas y passer trop souvent, l'inquiétude montant cescendo, la crainte de ne plus être qu'une indiscrétion... Ce soir et à jamais, je pourrais bien grimper ses escaliers, je ne la trouverais plus allongée sur son canapé, fumant un cigare qui ne pouvait plus lui faire davantage de mal qu'il ne l'avait déjà fait...
Je sais qu'elle n'est plus là, et son absence habille la rue, hante la ville et résonne dans la brise qui se mêle de pluie... Je croise des gens et je les envie de ne pas ressentir ce vide innommable qui dévore tout autour de moi...
Oui, la Mort s'empare de préfèrence de ceux qu'on aime, et nous laisse désemparés, démunis, dépouillés, rendus à notre cruelle précarité... La Faucheuse n'a cure de justifier sa maraude, toutes les excuses sont bonnes et valent condamnation...
Le ciel ce matin se fait un mouchoir des nuages. Elle si lumineuse aurait sans doute préféré s'en aller dans la clarté d'un rayon printanier... Qui davantage qu'elle nous aura aussi simplement donné une idée de ce qui est admirable ?...
Marie-Anne il ne nous reste plus maintenant qu'à être à la hauteur de ce que tu as été... Encore quelque chose qui te ferait éclater de rire ! Comme tous les gens formidables tu te croyais très ordinaire !...
Et maintenant que tu ne peux plus nous empêcher de te le dire : "Chapeau bas, Madame" ! Vous avez été une femme remarquable, d'une élégance rare, et sûr, vous nous manquez déjà...
Madame Paulier
La panthère noire n'en finit pas d'onduler sur le bahut de la salle à manger.
Je crois bien que le papier peint n'a jamais été changé. Les motifs se sont effacés, il n'a plus de couleur, mais on a peine à imaginer qu'il en ait eut une un jour... D'ailleurs, quel joli coloris aurait pu donner ce gris sale, usé par le soleil et la fumée ?
Sur la table, celle qui servait autrefois au repas du Dimanche, une nappe bleue et jaune veut donner l'idée de la Provence... Mais dans ce coin de l'Allier, qui le croirait ? Sagement alignées de chaque côté, quelques chaises rescapées du temps passé, recouvertes d'un Skaï défraîchi d'où s'échappent des fils de couture usagés.
Deux vases, tels deux calices, posés à égale distance l'un de l'autre, raidis par la même arthrose que notre vieille amie, nous inviteraient presqu'au silence.
L'endroit me semble avoir rétréci. Le souvenir que j'en gardais avait plus d'ampleur, plus d'éclat, plus de vie. Là , tout est petit...

