365 jours et des poussières…
Rose, je pense à toi.
Souvent.
Je crois t'apercevoir encore, parfois au détour d'une rue. Une blondeur, que sais-je, une silhouette qui s'efface dès qu'on l'attrape du bout des yeux...
Je ne pleure plus. Ou alors parce que les photos... Et si, en plus, une musique... Un abysse. Un vertige.
Toi, lui, eux, tous ces visages sur papier glacé qui ne sont plus d'ici... Comme si la pellicule avait saisi avant nous votre regard déjà en quête d'un ailleurs... Ça me fait peur, ce vide, cet espace entre vous et moi, infranchissable, cette distance qui s'installe, comme si en nous quittant vous aviez perdu votre humanité pour mieux vous éloigner.
C'est ça. Vous éloigner. Vous êtes loin, je ne sais où, dans le temps et dans l'espace. Vous n'êtes plus, tout simplement. Vous n'êtes plus qu'une question sans réponse, un silence.
Vous me manquez, là, maintenant, et peut-être aussi quand je suis très occupée, ou très gaie. Vous me manquez. Quand au beau milieu du bruit et de l'agitation soudain je suis immobile même si pour tous les autres je continue d'avancer. Je suis immobile. Comme si cette immobilité pouvait un instant me rapprocher de vous, de votre monde. Je m'applique à vous ressusciter en silence, en vain... Mais je m'applique, je fais des paris fous, je promets l'intenable, je fais du chantage, pour qu'une seconde au moins vous soyez encore là... En vain... Alors je me remets à bouger, comme les autres, je fais semblant de vous ignorer, et, ne doutez pas de mon chagrin, mais j'y parviens...
Vous me manquez, parce que mes jours se multiplient tandis que les vôtres me sont retranchés.
Parce que c'est invraisemblable que vous ayez existé, et que vous ne soyez plus. Je commence des phrases qui ne s'adressent qu'à vous, je ne les termine jamais, elles se délitent dans l'absence... Vous ne répondrez plus.
La douce fraîcheur d'une brise ou le froid qui m'entame, un rayon qui perce la grisaille, un bruit familier, une musique nostalgique, et je pense à vous, je vous sens, si fort, si vrais qu'un instant vous n'êtes pas davantage là, mais plus si loin, un sourire narquois ou tendre porté sur ma solitude de survivante...
A Rose, à Bernard, à mon Papa, et à Jean-Paul. A Christian aussi, Marie-Anne, Nadou, Corinne, mes amis disparus... Et tous ceux qui sont partis avant eux...
Dire la Bretagne…
Aussitôt me vient l'idée de l'océan.
L'océan qui habille les côtes de vent et d'embruns, qui se pare de toutes les couleurs du jour ou de la lune, l'océan de silence ou de vacarme , qui, même au plus calme de ses heures dégage cette invincible puissance...
Une eau dont les pigments se marient à l'humeur des nuages, des flots qui se cabrent et crachent leur colère si le soleil se cache...
Le soir souvent s'en emparant le farde d'une poudre de nacre, tandis qu'inéluctablement l'astre flamboyant y trempe ses rayons. Bientôt il s'y noit tout entier laissant la marée inexorable onduler sans répit...
Eau profonde armée de patience, qui fait du plus âpre rocher le plus doux des cailloux, qui flotte le bois et sculpte le continent...
Naviguant au large portés par l'abysse, voiliers ou chalutiers, navires ou bâtiments militaires, aucun n'échappe au vertige de l'onde sombre. Ballotés comme fétus ils savent leur précarité, la houle les berce ou les massacre...
Au bord de la plage, tels ces grains de sables qui jadis furent brisants et n'ont pas resisté, nous apprenons l'humilité...
Ivres d'espace et de vent salé, insatiables de ce silence bruyant et du fracas des vagues, nous nous sentons vivants !

