L’absent…
La journée enfin s'épuise dans la cacophonie métro-Babel qui t'engloutit, anesthésiant ta lassitude dans les tressauts du wagon sur les rails grinçants. Tu t'abandonnes aux secousses de la rame, morne berceuse d'une après-midi d'octobre.
Le front plissé et les yeux mi-clos tu ne vois plus l'enfilade des quais bondés d'une foule grise. Tes pensées sont ailleurs, loin de cet avaloir de saleté et de poussière grasse, peut-être à des années d'ici quand "Il" était encore là, l'espace de quelques stations, le Temps s'est effacé...
La douleur lancinante de son absence resurgit ce soir alors qu'un chiffon d'éther l'avait doucement mis en sommeil ces dernières années... Pourtant les jours avaient parus si longs quand il s'en était allé, comme si l'avenir sans lui se faisait prier pour exister...
Rosemary…
Dimanche 07 février 2010.
Il est un peu plus de midi. Le ciel est aussi lourd que je le suis d'un chagrin de plus.
Le cimetière est aussi désert qu'il puisse l'être à cette heure d'un dimanche de février. Des maisons alentours ne parvient aucune résonnance. Les façades ici semblent avoir pris le deuil pour toujours. La neige l'aurait allégé de cette lassitude brumeuse et humide, mais elle a fondu en larmes qui mêlées aux nôtres laissent les allées de graviers creusées de ravines et de flaques d'eau grises.
Qui n'en connaîtrait pas le chemin le trouverait aisément en ramassant les pétales de fleurs qui jonchent le passage où il y a seulement quelques heures les plus proches des tiens t'accompagnaient silencieux et accablés jusqu'à la tombe familiale.
Ce matin, une cascade de fraicheur recouvre pudiquement la pierre. On ne peut plus lire les noms de ceux qui reposent avant toi sous la lourde dalle tant les bouquets et les gerbes se bousculent dans un pastel de glaïeuls, de gerbéras, de roses et de tulipes mêlées de verdures sensées resister plus longtemps à la froidure. N'émerge de cette brassée flamboyante qu'un prénom aux dorures délavées, celui de ton gamin foudroyé auquel tu n'auras survécu que parce qu'il le fallait bien, jusqu'à ce qu'épuisée de t'en convaincre, tu ne préfères le rejoindre...
J'ai eu peine à m'endormir hier soir, imaginant la nuit envelopper ta tombe de sa mantille noire. Malheureuse de ne savoir t'éviter cette définitive solitude, privée de la lumière des jours, de la blancheur des lunes et de nos quatre saisons. Pas un arbre, pas un buisson où quelque moineau courageux pourrait venir se percher à meilleure embellie... J'ai peine à te savoir immobile à jamais sous cette pesanteur, toi à la blondeur si fragile...
Ce cimetière sans âme qu'un souffle puissant balaye comme pour en chasser la pauvre chaleur que nous tentons de te conserver...
Je ne participe pas à la gabegie de phrases de circonstance, je ne sais si la mort soulage les uns d'une vie que la souffrance rend intolérable, les autres de l'impuisssance qu'ils éprouvent à ne pas avoir réussi à vous la rendre à nouveau supportable...
Je ne sais si tu es mieux sous ce masque de cire dont le dernier soupir accable, je ne sais rien qui puisse m'apaiser, je ne veux surtout rien pour toi de ces banalités faites pour rassurer ceux qui restent, je leurs préfère mes souvenirs et le silence, la retraite et l'intimité de mon chagrin.
Il me faudra du temps...
Je voudrais pour toi des mots légers qui rendraient ton départ moins insupportable, mais s'ils existent ils ne viendront que plus tard, quand j'aurai pris la détestable habitude de ne plus espérer t'apercevoir au coin d'une rue, quand je comprendrai réellement pourquoi tu es aux abonnées absentes et que j'aurai le courage d'admettre qu'une part de moi t'a manqué...
Je ne garde pour ce soir que la fine pluie qui perle tes bouquets, que le ciel assorti à la couleur de ma peine, que la lourdeur de cette sépulture qui ne te ressemble pas, je ne retiens ce soir que la lenteur de ton premier jour à l'ombre de ta vie...
Angoisse…
J'ai peur...
De nommer cette pesanteur qui me donne un regard acéré sur tout ce qui m'entoure...
De ces moments de bonheurs qui m'apparaissent si fragiles et pourraient disparaître d'un coup de baguette maléfique...
J'ai peur de ces ombres qui se sont emparé de mon sein, de ces grains de sables qui empierrent ma chair, j'ai peur de cette fouille qu'on m'annonce et de cette attente qui pèsera lourd...
J'ai peur de ces hommes de sciences trop plein de compassion, de cette gentillesse dont on m'entoure, de ces rassurances qui m'inquiètent et de toutes ces choses que bizarrement j'ai tenu à mettre à jour il y a peu de temps...
J'ai peur de ces miroirs qui se fracassent, de ce Vendredi 13 que j'ai osé défier, j'ai peur de tout ce qui jusqu'ici me faisait éclater de rire...
J'ai peur de tout ce que mon corps à mon insu fabrique, j'ai peur de cette alchimie sournoise et de cette douleur silencieuse...
Mon corps m'échappe et se travesti, quel est ce Carnaval où je suis conviée sans que je puisse me désister ?
Je scrute ce sein déjà balafré qui fait l'innocent et ne montre aucun signe de démission... Il semble me narguer et me pousser dans mes retranchements, les années passant j'avais oublié qu'il n'était qu'en rémission...
Huit années de soulagement balayées par une photo noir et blanc ratée, il va encore falloir poser de côté et sourire en se retenant de respirer...
J'ai peur de cette vrille qui m'entamera et qui la nuit me tient parfois éveillée...
J'ai peur de la souffrance, j'ai peur d'être douillette et de n'être qu'une trouillarde !
Je me désagrège en imaginant l'angoisse qui étreindrait mes enfants, j'ai peur de leur peur et de leur courage s'ils avaient à me porter...
Je cherche ce treillis qui camouflerait cette possible absence, et quelle héroïque posture imaginer pour soutenir le regard de l'homme que je veux tant séduire sans les attraits de ma féminité ?...
J'ai peur de ce que la maladie ferait de moi, peur du peu de force qu'il me reste pour l'affronter et lui tenir tête, peur ne pas être assez orgueilleuse pour me battre sans pleurnicher...
Je n'ai rien encore, et je serai peut-être indemne dans quelques semaines, indemne d'un cancer sans doute, mais pas indemne de ma peur irraisonnée et irraisonnable...
1949 – 2005
Les cimetières avaient un autre air avant toi.
Je ne les détestais pas, m'y promener ne me dérangeait pas plus que ça. J'y trouvais même comme un apaisement. Silencieux par essence et pourtant bruissants de toutes parts ; le feuillage des arbres bercé par la brise, mouillé sous l'averse, le pépiement des oiseaux... Souvent posés aux abords d'un village ou d'une ville, recueillant les effluves sonores de la vie qui plus loin s'agite encore... Résonnants de la mémoire de tous ceux qui, contraints, l'habitent pour longtemps... Témoins de tant de chagrins et pourtant semblants sereins sous l'alignement des granits et le tracé des allées...
Non, ils ne m'ennuyaient pas plus que ça.
Voilà maintenant que tu en habites un... J'ai aujourd'hui une douloureuse raison de m'y rendre.
Depuis des mois j'y vais très souvent. Peut-être espérant y retrouver une trace de toi, y sentir ta présence alors que partout ailleurs tu t'obstines à t'en aller... Mais plus j'y vais plus je reste persuadée que ce n'est pas là que tu es. Non, tout ce silence, ce ne peut être toi. Cette tombe ne me rapproche pas de toi... Il faut que mes yeux heurtent les lettres de bronze qui écrivent ton nom pour qu'un instant seulement je réalise que c'est bien toi qui est là. Mais tout aussitôt l'angoisse de ton absence s'éteint, car ce n'est pas ici que j'ai du chagrin.
Il avait tant neigé ces jours là qu'on ne distinguait plus les allées et à peine les tombes. Du revers de la main j'ai balayé l'épaisse couche cotonneuse qui recouvrait la tienne. Comme pour que tu puisses mieux respirer... La rose blanche que j'avais posée sur la pierre avait pris des couleurs de terre. J'ai renoncé à découvrir davantage ta nouvelle adresse. Cette neige tombée fraîchement te faisait un édredon de flocons et je me suis bêtement dit qu'il te tiendrait chaud...
Quelques jours plus tard, revenant sur mes pas, la neige avait fondu. Ne restaient que ces gouttes d'eau qui telles des larmes glissaient en silence sur le granit vert. Un timide soleil d'hiver s'évertuait à les sécher sans y parvenir. La douceur de l'air se voulait comme une tendre consolation. J'ai eu pour un instant l' impression que mieux que les humains la nature comprenait mon chagrin...
A Bernard,
Le 28 Août 2009 - Quatre ans -
Comme une dentelle…
Elle nous quitte doucement, elle nous quitte à reculons...
Elle m'ouvre sa porte, son visage s'illumine - "Ah te voilà, toi !" -
Pour cette fois encore elle m'aura reconnue...
Les joues encore rondes d'une jeunesse lointaine, le visage enroussi quoique les années n'en aient pâlit la peau à peine flétrie, le regard bleu délavé de trop de larmes à avoir dû verser...
Un sourire en forme d'excuse quand elle parle de son âge. Faut-il que Saint-Pierre ait tant à faire pour lui avoir laissé accumuler jusqu' ici tant de printemps qui, sans pitié, deviennent des novembres de froidure...
Des yeux qui s'étonnent de tout, qui souvent encore s'émerveillent, des yeux aux aguets qui s'évadent parfois si loin de nos contrées, des yeux fatigués, des yeux près de bientôt se fermer...
Des mains toutes gantées de plissures, des mains comme une fine porcelaine veinée, des mains qui se tâchent d'indigo pour dénoncer la douleur, des mains tremblantes d'impuissance ou d'anxiété...
Une mémoire mariée depuis un moment au Passé, une mémoire infidèle qui ne flirte avec le Présent que pour aussitôt l'oublier...
Une mémoire en dentelle de soie qui s'effiloche, une mémoire lassée d'elle-même qui préfère se réinventer...

