Mot à  Mo J'aime les mots et écrire, même maladroitement

24juin/100

Le vieux peintre…

Le jeune homme tout en noir s'est assis à côté et lui parle tout bas, le vieil homme tout en blanc acquiesce ou ronchonne en mimiques silencieuses.

Il pointe son pinceau comme pour prendre la mesure d'un paysage qu'il dessinerait sur sa toile blanche, trempe sa brosse dans un pot de peinture laiteuse et dessine à grands traits l'idée qu'il se fait de notre monde.

Le jeune homme lui murmure un avis dont le vieux n'a que faire : prenant du recul il le toise d'un regard narquois, hausse les épaules et poursuit son oeuvre laborieuse...

La foule tout autour bruisse et sourit à l' impatience du vieillard qui devant son chevalet prend des poses d'artiste à grands renforts d'éclaboussures qui zèbrent la chemise du pauvre garçon...

Ses pantomimes s'accélèrent dans un désordre exalté, le pot se renverse et blanchit les graviers...

Il est temps de cesser le commerce, le jeune homme s' agace et chapitre le grand-père qui prend un air de contrition attendrissant... Les gens alentour lui ont déjà tout pardonné tandis qu'il s'incline vers eux la main sur le coeur...

Et le barbouilleur s'évanouit dans une dernière révérence au public conquis tandis que le marionnettiste a retiré ses mains du costume  blanc du pantin...

17juin/100

Marie-Anne…

Une fois encore la Mort me prive d' une amie... D' une amie au long court, de celles qu'on ne voit pas tous les jours, mais qu'on peut retrouver à chaque instant sans que le temps n'ait de prise sur la sincérité des sentiments qui nous unissent... De celles avec qui on peut reprendre une conversation comme si elle n'avait  jamais été interrompue.

Bien qu' hélas la maladie nous ait depuis des années prédit cet épilogue redouté, la réalité vient de nous rattraper, notre chagrin est alors fait d'autant d'impuissances à modifier la fin de l' histoire que de détresses devant cette bizarre absence qui partout s'immisce...

Je passais sous ses fenêtres sans pourtant m'arrêter bien souvent... Mais je savais que c'était possible, que si aujourd'hui le temps me manquait, demain peut-être je le prendrai... Et aussi, ne pas y passer trop souvent,  l'inquiétude montant cescendo, la crainte de ne plus être qu'une indiscrétion... Ce soir et à jamais, je pourrais bien grimper ses escaliers, je ne la trouverais plus allongée sur son canapé, fumant un cigare qui ne pouvait plus lui faire davantage de mal qu'il ne l'avait déjà fait...

Je sais qu'elle n'est plus là, et son absence habille la rue, hante la ville et résonne dans la brise qui se mêle de pluie... Je croise des gens et je les envie de ne pas ressentir ce vide innommable qui dévore tout autour de moi...

Oui, la Mort s'empare de préfèrence de ceux qu'on aime, et nous laisse désemparés, démunis, dépouillés, rendus à notre cruelle précarité... La Faucheuse n'a cure de justifier sa maraude, toutes les excuses sont bonnes et valent condamnation...

Le ciel  ce matin se fait un mouchoir des nuages. Elle si lumineuse aurait sans doute préféré s'en aller dans la clarté d'un rayon printanier...  Qui davantage qu'elle nous aura aussi simplement donné une idée de ce qui est admirable ?...

Marie-Anne il ne nous reste plus maintenant qu'à être à la hauteur de ce que tu as été... Encore quelque chose qui te ferait éclater de rire ! Comme tous les gens formidables tu te croyais très ordinaire !...

Et maintenant que tu ne peux plus nous empêcher de te le dire :  "Chapeau bas, Madame" ! Vous avez été une femme remarquable, d'une élégance rare, et sûr, vous nous manquez déjà...

29mai/100

Un homme bien…

Là-bas tout n'est que bruits de ferraille.

Le roulement métallique des charriots de soins et les chaises qu'on traine dans un coin pour tenter de s'éloigner des autres, les portes qui claquent et le cliquetis des serrures qu'on ferme.

Un monde clos qu'on isole du nôtre, ultime remède à ce qu'on nomme folie...

Deux humanités qui s'opposent et ne parlent plus le même langage. Des pleurs, des cris, des gémissements, ou plus terrible encore le silence...

L'incompréhension engendre la peur, la peur invente l'urgence, l'urgence impose les camisoles de toile ou de molécules... L'immobilité imposée au corps anesthésiera l'âme... 

Une résignation... De ne pouvoir rien maîtriser, ni les uns ni les autres...

Deux continents en guerre, deux vérités qui  usent des mêmes stratagèmes pour déjouer les manoeuvres de l'adversaire.

Un peuple longtemps clandestin en son propre pays. Qu'on dissimulait d'autant d'impuissance que de honte...

Toujours cette abominable discordance de pathologies qui les aggrave, de solutions éphémères...

Des hommes qui soignent l'inguérissable et qui depuis longtemps ont oublié leurs utopies pour aller  à l'indispensable. Pour ne pas succomber au vertige, l'humain s'efface et devient sourd...

Mais parfois un sourire perce le brouillard, un regard écoute la souffrance et lui répond qu'il la comprend...  C'est un peu de chaleur qui pénètre une insondable solitude, une rassurance le temps d'un échange... Le temps alors n'est plus de l'argent, mais une mine de diamants dont chaque pierre éclaire un fragile avenir.

Et si beaucoup de ces hopitaux ne peuvent exhaler que ce qu'ils respirent de douleurs, il arrive aussi que certain d'entre eux épousent l'image de ce regard et en cultive la noblesse. Les lieux sont fidèlement le reflet de ceux qui les fréquentent, et si par bonheur un homme bien y laisse son empreinte, ils se révèlent étrangement apaisants et providentiels...

Cet homme là existe... Il pose son regard clair sur d'autres hommes perdus. Il distribue chaque jour des germes d'espoir, mais peu d'entre eux ont encore l'envie de les voir grandir...  Et s'il n'aura pu, hélas, anéantir la désespérance et le désarroi de celui qui partageait ma vie, il l'aura accompagné de son indulgente exigence et jusqu'au bout considéré comme un homme capable de se réinventer...

Merci à Nazim...

12mai/100

Un regard…

Elle a ce regard profond et pénétrant de ceux qui, quoique contraints de dépendre des autres sauront toujours garder leurs distances.

Elle nous déshabille des yeux et nous démaquille l'âme, devant elle la tricherie se dérobe, l'artifice est superflu...

A l'obligation d'être immobile elle oppose une énergie qui nous laisse stupéfaites et bouillonne d'une impatience que l' habitude a réussi à maîtriser.

Elle travestit sa difficulté à parler d'une prononciation lente et articulée. Sa bouche traduit fidélement sa pensée tandis que ses mains évanouies sur les accoudoirs du fauteuil ont renoncé à se joindre à la parole...

Son teint pâle ne déguise pas ses douleurs, le souffle court elle s'accroche à nos lèvres et ne perd pas une miette de nos conversations. Nous tissons patiemment un dialogue coupé de silences où elle reprend sa respiration. Et c'est la nôtre qui nous manque quand nous la voyons autant peiner à exprimer ce qui nous semble à nous si aisé...

Elle est partie en guerre contre son corps qui l'a trahie et ne s'économise aucun geste qui lui soit encore permis. La faiblesse de ses forces contraste avec la détermination de son combat.

Devant elle c'est nous qui sommes pétrifiées, avares de nos pantomines, presque contrites de cette facilité à nous mouvoir... Son supplice nous ramène à l'essentiel, pour quelques heures seulement nous serons conscientes d'avoir de la chance, tandis que chaque geste lui est une conquête et chaque mot une victoire...

Nous nous étions quittées chipies, nous nous retrouvons attendries par les égratignures de nos vies. La photo de classe ne nous épargne aucun de nos complexes d'adolescentes et nous constatons dans un éclat de rire combien l'époque nous fut ingrate !... Elle se tait et sourit tendrement à la petite fille aux nattes blondes qui ignore encore de quoi seront faites ses détresses...

7mai/100

Les mariés de Portivy…

Le café du petit port somnole au soleil d'une moitié d'avril. La chaleur nous laisse silencieux et nonchalants, cherchant quelque fraîcheur au fond d'un verre de menthe à l'eau. Posées sur la table trois ou quatre cartes postales s'interrogent encore sur leur destination et quémandent un peu d'imagination...

La marée basse laisse les bateaux gités sur le sable gras, des paquets d'algues aux vessies noires finissent d'y sécher tandis que les goélands se disputent quelque providentielle pêche aux relents douteux...

Quand un brouhaha fait son chemin jusqu'à notre terrasse... Des enfants courent jusqu'aux tables d' à côté, s'emparent de l'espace à force de rires et de tapage, bientôt nous voici entourés d'une famille endimanchée ! On nous prie de céder deux chaises où nous avions posé nos sacs et nos gilets, on nous fait les yeux doux pour se faire pardonner d'accaparer ce bout d'après-midi qui,  jusqu'ici n'était que silence et douceur...

Enfin s'approchent les mariés... Un bouquet de jeunesse à l'orée d'un projet, elle, toute de grège vêtue, un petit paletot rose vif posé sur les épaules, la chevelure blonde libre de danser autour d'un visage d'où l'enfance n'a pas encore complètement disparu. Lui, déguisé d'un costume foncé, presque trop grand pour lui, comme si l'on espérait encore qu'il puisse grandir ! Ils se tiennent par la main, timides et empruntés, et sont accueillis par un chahut de tendresse et d'amitié. Une jeune fille tout en volants et dentelles apporte à la future épousée son bouquet de mariée : quelques églantines et marguerites blanches mélangées de fougères, enrubannées de tulle et de satin...

La tablée trop émue à l'heure de les accompagner à l'église préfère en plaisanter : "Eh, garçon, il est encore temps de dire non !" Blagues, bons mots, plaisanteries convenues, éclats de rire, on ne s'entend plus parler...

Des consommations leurs ont été enfin servies, et déjà un sirop d'orgeat s'est renversé ! On se presse d'aller rincer les éclaboussures sous le robinet... On s'extasie sur les risettes d'un bébé qui profitant de l'aubaine réclame davantage encore d'attention ! On le met debout sur la table et on s'amuse de le voir agiter ses petits pieds autour des verres déjà presque vides.

Une envolée de cloches se met à carillonner, l'heure est arrivée de rejoindre l'abbé. Tous se lèvent vivement en repoussant les chaises dans une cacophonie de métal et de bois traînés sur le ciment. 

Nous les regardons s'éloigner sous le soleil, qui sait de quoi leur avenir sera fait ? Mais il me plaît de rêver qu'ils sauront mieux que d'autres se garder d'oublier pourquoi aujourd'hui ils ont tant envie de s'unir pour le restant de leur vie !...