Un homme bien…
Là-bas tout n'est que bruits de ferraille.
Le roulement métallique des charriots de soins et les chaises qu'on traine dans un coin pour tenter de s'éloigner des autres, les portes qui claquent et le cliquetis des serrures qu'on ferme.
Un monde clos qu'on isole du nôtre, ultime remède à ce qu'on nomme folie...
Deux humanités qui s'opposent et ne parlent plus le même langage. Des pleurs, des cris, des gémissements, ou plus terrible encore le silence...
L'incompréhension engendre la peur, la peur invente l'urgence, l'urgence impose les camisoles de toile ou de molécules... L'immobilité imposée au corps anesthésiera l'âme...
Une résignation... De ne pouvoir rien maîtriser, ni les uns ni les autres...
Deux continents en guerre, deux vérités qui usent des mêmes stratagèmes pour déjouer les manoeuvres de l'adversaire.
Un peuple longtemps clandestin en son propre pays. Qu'on dissimulait d'autant d'impuissance que de honte...
Toujours cette abominable discordance de pathologies qui les aggrave, de solutions éphémères...
Des hommes qui soignent l'inguérissable et qui depuis longtemps ont oublié leurs utopies pour aller à l'indispensable. Pour ne pas succomber au vertige, l'humain s'efface et devient sourd...
Mais parfois un sourire perce le brouillard, un regard écoute la souffrance et lui répond qu'il la comprend... C'est un peu de chaleur qui pénètre une insondable solitude, une rassurance le temps d'un échange... Le temps alors n'est plus de l'argent, mais une mine de diamants dont chaque pierre éclaire un fragile avenir.
Et si beaucoup de ces hopitaux ne peuvent exhaler que ce qu'ils respirent de douleurs, il arrive aussi que certain d'entre eux épousent l'image de ce regard et en cultive la noblesse. Les lieux sont fidèlement le reflet de ceux qui les fréquentent, et si par bonheur un homme bien y laisse son empreinte, ils se révèlent étrangement apaisants et providentiels...
Cet homme là existe... Il pose son regard clair sur d'autres hommes perdus. Il distribue chaque jour des germes d'espoir, mais peu d'entre eux ont encore l'envie de les voir grandir... Et s'il n'aura pu, hélas, anéantir la désespérance et le désarroi de celui qui partageait ma vie, il l'aura accompagné de son indulgente exigence et jusqu'au bout considéré comme un homme capable de se réinventer...
Merci à Nazim...
Un regard…
Elle a ce regard profond et pénétrant de ceux qui, quoique contraints de dépendre des autres sauront toujours garder leurs distances.
Elle nous déshabille des yeux et nous démaquille l'âme, devant elle la tricherie se dérobe, l'artifice est superflu...
A l'obligation d'être immobile elle oppose une énergie qui nous laisse stupéfaites et bouillonne d'une impatience que l' habitude a réussi à maîtriser.
Elle travestit sa difficulté à parler d'une prononciation lente et articulée. Sa bouche traduit fidélement sa pensée tandis que ses mains évanouies sur les accoudoirs du fauteuil ont renoncé à se joindre à la parole...
Son teint pâle ne déguise pas ses douleurs, le souffle court elle s'accroche à nos lèvres et ne perd pas une miette de nos conversations. Nous tissons patiemment un dialogue coupé de silences où elle reprend sa respiration. Et c'est la nôtre qui nous manque quand nous la voyons autant peiner à exprimer ce qui nous semble à nous si aisé...
Elle est partie en guerre contre son corps qui l'a trahie et ne s'économise aucun geste qui lui soit encore permis. La faiblesse de ses forces contraste avec la détermination de son combat.
Devant elle c'est nous qui sommes pétrifiées, avares de nos pantomines, presque contrites de cette facilité à nous mouvoir... Son supplice nous ramène à l'essentiel, pour quelques heures seulement nous serons conscientes d'avoir de la chance, tandis que chaque geste lui est une conquête et chaque mot une victoire...
Nous nous étions quittées chipies, nous nous retrouvons attendries par les égratignures de nos vies. La photo de classe ne nous épargne aucun de nos complexes d'adolescentes et nous constatons dans un éclat de rire combien l'époque nous fut ingrate !... Elle se tait et sourit tendrement à la petite fille aux nattes blondes qui ignore encore de quoi seront faites ses détresses...
Dire la Bretagne…
Aussitôt me vient l'idée de l'océan.
L'océan qui habille les côtes de vent et d'embruns, qui se pare de toutes les couleurs du jour ou de la lune, l'océan de silence ou de vacarme , qui, même au plus calme de ses heures dégage cette invincible puissance...
Une eau dont les pigments se marient à l'humeur des nuages, des flots qui se cabrent et crachent leur colère si le soleil se cache...
Le soir souvent s'en emparant le farde d'une poudre de nacre, tandis qu'inéluctablement l'astre flamboyant y trempe ses rayons. Bientôt il s'y noit tout entier laissant la marée inexorable onduler sans répit...
Eau profonde armée de patience, qui fait du plus âpre rocher le plus doux des cailloux, qui flotte le bois et sculpte le continent...
Naviguant au large portés par l'abysse, voiliers ou chalutiers, navires ou bâtiments militaires, aucun n'échappe au vertige de l'onde sombre. Ballotés comme fétus ils savent leur précarité, la houle les berce ou les massacre...
Au bord de la plage, tels ces grains de sables qui jadis furent brisants et n'ont pas resisté, nous apprenons l'humilité...
Ivres d'espace et de vent salé, insatiables de ce silence bruyant et du fracas des vagues, nous nous sentons vivants !
Un clic et…
"Suggérer" un nom, un prénom...
Un clic et... Surprise...
Une photo s'affiche dévoilant un visage familier...
C'est lui ! Bien sûr, des années ont passé, et il serait vain de tenter de les ignorer. Quelques secondes à peine m'ont suffit pour apprivoiser ce nouveau regard sur mon passé. C'est lui...
Un clic pour défier le temps et parier sur nos souvenirs... Pour prendre le risque de n'y trouver que le regret d'avoir voulu confronter la fraîcheur de nos dix sept ans à nos automnes fatigués...
Et ce clavier qui aspire mes doigts, quelques mots qui s'alignent timidement pour tenter de renouer un dialogue interrompu alors qu'on avait encore la vie devant soi...
Revenir en arrière, effacer un mot, chercher celui qui traduira le mieux à la fois l'envie et le l'inquiétude... Hésiter, tout supprimer... Et recommencer...
Enfin trouver le tour qui convient, relire dix fois les deux ou trois petites phrases qui vont briser le silence, et les "envoyer" comme on lance un défi...
Attendre. Sans trop vouloir y croire... Mais attendre quand même.
Lui faire vivre mille possibles destinées, l'imaginer surpris, amusé, contrarié de ce message inattendu... Regarder la photo, y retrouver un petit morceau de cet été adolescent, sourire en se souvenant de nos menthes à l'eau, de la plage et de la Pergola, se demander s'il fallait oser, trop tard, c'est fait...
Et puis bientôt découvrir sur l'écran la réponse qu'on espérait, oui, c'est bien lui, il est dit-il, bien vivant, et heureux lui aussi de ces retrouvailles inespérées... Suivent quelques chiffres pour se parler au bout d'un portable et quarante ans s'effacent derrière une voix qui n'a pas pris une ride...
La réserve des premières phrases cède bientôt la place au plaisir d'évoquer des souvenirs qui se consolident au fur et à mesure qu'ils surgissent au coins de nos mémoires...
Nous ne sommes plus l'un pour l'autre, que le lien fragile qui nous relie à la chimère d' une jeunesse intemporelle et embellie au fil du temps qui passe sur nos vies...
Et si l'émotion ne traduit que la nostalgie d'une belle saison , qu'importe, l'espace d'un moment, je me suis rapprochée de ces jolis printemps...

