Page blanche…

Il était une fois une fille qui aimait les mots à écrire ou à lire et qui soudain n’en avait plus un seul même sur le bout de la langue, pas plus qu’elle n’en sentait glisser le long de ses doigts jusqu’à son crayon…

Le clavier répondait aux abonnés absents, l’encre de ses stylos à bille ou à plume était devenue sympathique…

Plus aucune idée ne parvenait à s’ancrer dans son cerveau pourtant figé sur mille et un sujets dont aucun n’emportait son adhésion… Elle avait beau y penser sans arrêt, (ce qui est à déconseiller quand l’imagination est à court de carburant), elle n’avait pas le moindre début ou fin mot d’une histoire, rien au bout du compte n’atterrissait ni sur le papier ni sur l’écran, laissant toute blanche la page qui sous ses yeux s’étalait impudique et goguenarde !…

La nuit venue, en s’endormant, il lui semblait que son esprit retrouvait comme par miracle toute son agilité, elle s’entendait écrire les plus belles phrases qu’elle n’ait jamais eu l’heur d’inventer… Toute joyeuse, elle s’empressait de les apprendre par cœur afin de s’en emparer dès le lendemain matin… Mais, que croyez-vous, dès potron-minet la mémoire s’en était allé voir ailleurs si elle y était, et la fille se retrouvait toute benoîte devant son encrier plein et sa tête vide…

Il se passait parfois des jours entiers sans qu’elle puisse rassasier son désir d’aligner de jolies phrases à la lumière de ses émotions, de ses rencontres, l’envie était là, envahissante au point qu’elle en oublie des choses bien plus importantes, mais plus elle les cherchait plus les mots la fuyaient. Elle tentait parfois de les séduire en leur promettant la meilleure place au centre de ses écritures, voire à n’en faire que des titres ou à les souligner… Mais aucun d’eux ne s’y laissait prendre car elle ne trouvait pas le premier à leur balbutier !!! Elle se tordait les mains d’impuissance, ce qui ne plaisait guère aux stylos qu’ainsi elle étranglait sans même s’en rendre compte, et son clavier, à force de touches malmenées, de phrases mal écrites aussitôt effacées, d’enregistrements annulés, finissait par ne plus répondre à ses sollicitations désordonnées, ce qui se terminait immanquablement par un “QWERTY” subit ou plus grave, un écran aussi noir que sa page était restée blanche !…

Autant vous dire que cette pénurie d’inspiration la laissait dans une détresse que ceux qui n’écrivent pas ne peuvent pas connaître…

Il lui fallait enfin admettre que désormais elle n’y parviendrait plus, ou que peut-être, elle avait fait son temps, que les mots l’avait délaissée pour une autre plume plus affûtée, ou encore qu’ils avaient décidé de ne plus lui accorder crédit, peut-être les avait elle un jour trahis ?

Mal orthographiés, mal prononcés, ou pire employés en dépit du bon sens ?…

Elle les suppliât de lui pardonner, elle promit sur ce qu’elle avait de plus cher de ne plus en faire de jeux idiots, mais de les prendre définitivement très au sérieux, qu’elle n’oserait plus jamais en faire de bons qui ne soient certains de tirer, au bas mot, un petit sourire… Elle leur affirmât qu’elle ne les viderait jamais de leur sens afin que plus jamais personne ne puisse se plaindre de ne point en comprendre le plus traitre des leurs, qu’elle n’en adopterait point de fétiche et n’en bannirait aucun sauf de ceux évidemment trop crus… Elle jura sur tout ce qu’elle avait de plus sacré de n’en plus dire de gros (ce qui ne commençait pas bien), ni de trop didactiques, encore moins de cinglants… Elle insistât tant que noyés sous les siens, les mots déposèrent enfin les armes, et bien entendu, par discrétion, elle s’engageât aussitôt à ne piper mot à personne de leur capitulation… Les mots doucement lui revinrent sur ses lèvres, un peu vexés, elle convint à demi mot d’en avoir peut être prononcé de flatteurs qui firent mouche plutôt que de leur rester en travers de la gorge…

Rassurée qu’on ne les lui ôte pas de la bouche, elle n’en mâchât pas moins les derniers pour leur intimer l’ordre de ne plus jamais l’abandonner dans cet inconfortable mutisme !  Ayant ainsi trouvé les mots qu’il fallait pour le dire, et l’écrire, elle put retourner noircir ses pages et jongler avec eux autant qu’il lui plût !

 “Une pensée contient toujours deux sortes de choses, celles qui y sont venues par inspiration, et celles qui y sont venues par alluvion”. De Victor Hugo dans “Choses vues”.

2 commentaires sur “Page blanche…

    1. Merci Nadine, d’avoir pris le temps d’un commentaire aussi élogieux. Il semblerait que tu ais toi aussi l’amour des mots car tu les as joliment choisis…

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