Toi…
Toi...
Tu t'approchais de moi avec autant de vigilance qu'un démineur d'une bombe à désamorcer...
Tu m'observais de loin comme à l'affût de je ne sais quoi qui aurait pu trahir une part d'ombre de moi...
Tu ne savais pas bien ce que tu voyais...
Il te semblait, peut-être, apercevoir dans une brume comme un espoir oublié, mais le contour en était si flou...
Alors, doucement, tu t'approchais à pas feutrés, si je bougeais un cil, tu reculais...
Moi je t'avais tout de suite reconnu, mais toi, tu ne te souvenais pas de moi...
De loin, dressée sur la pointe des pieds, j'agitais les mains, je criais ton prénom, je t'appelais en vain, tu faisais celui qui n'entendait pas.
Fatigué par des années de batailles, trahi par autant de mensonges, presque vaincu et lassé d'espérer, tu t'étais retranché...
Seul un reste de curiosité te poussait à me regarder. Et tu ne cessais d'en être étonné...
Ce soir ils sont là…
Ce soir ils sont là...
J'ai depuis tant d'année l'habitude du silence qui habille mes murs que je n'en crois pas mes oreilles de ce doux murmure qui emplit la nuit...
Ils sont là...
Comme avant... Il y a si longtemps qu'ils sont partis que je peine à me souvenir de ce qu'étaient mes nuits quand ils respiraient là, tout près de moi...
Je m'endormais avec ce sentiment que rien ne manquait, que tout allait bien. Comme si jamais rien ne devait changer. C'est un peu ça la notion d'éternité, quand on est jeune le temps semble immobile...
Quand ils étaient petits, la porte de leur chambre restait entrouverte. Ainsi j'entendais quand un rêve les tenait éveillés, ou quand titubant de sommeil ils allaient à tâtons sur le palier... Le parquet craquait, de loin j'écoutais leurs pas endormis les mener dans le noir, puis retourner et faire soupirer le sommier de leur lit quand ils se recouchaient sans s'être vraiment réveillés...
Plus grands, le rai de lumière sous le seuil me disait leurs lectures tardives ou quelques échappées de musique les trahissaient...
Ce soir ils sont là...
Je les entends parler bas pour ne pas me réveiller. Mais je ne dors pas. Ils sont heureux de se retrouver, se racontent leurs jours depuis qu'ils ne s'étaient pas vus et leurs rires étouffés réchauffent mes draps. Je voudrais pouvoir faire provisions de leur présence pour les temps de disette quand ils seront repartis vivre leur vie loin d'ici. Je le connais par coeur ce silence de la première nuit où la maison résonne d'un éphèmère bonheur et ne semble plus habitée que par des ombres...
Ils sont là. Juste à côté. Et je mesure à chaque fois combien les années ont passé. Comme ça, mine de rien, mais ça devait arriver à force de fêter les anniversaires Pâques Pentecôte et la Trinité...
La maison n'est plus la même et les chambres sont si petites... Mais elle est à son tour devenue leur port d'attache, que je m' y trouve bien les rassure. meubles et objets sont autant de leurs souvenirs d'enfance. Ils sont encore à l'âge où perdre du temps n'a pas d'importance, tandis que le mien me rappelle qu'il faut me dépêcher... Alors, je deviens peu à peu celle qui en vieillissant les réunit...
"Oh Maman... Tu as gardé ça !"
"Dis donc, je ne m'en souvenais plus de ce truc là... C'était à Papa..."
"Tu me le donnes ?"
"Je peux le prendre ?"
"Oh la la... Tu te souviens ? C'est moi qui te l'avais fait..."
La chaudière vient de se remettre en route, elle semble peiner moins à nous réchauffer. Les bruits qui me sont familiers se réapproprient l'obscurité. Ils doivent s'être endormis. Mais ce silence n'est plus un aveu de solitude ou d'absence, leur présence l'apprivoise, le rend léger et complice...
Ils sont là... Je peux m'endormir tranquille, puisqu'ils sont là...
Pour moi, ce soir, Noël est déjà là...
Lettre au Père Noël
Cher Père Noël,
Il est communement admis que passé un certain âge, vous écrire relève d'une grande naïveté...
Mais je refuse de renoncer à rêver, c'est pourquoi chaque décembre, je persiste... Je n'ai, jusqu'ici, que rarement été exaucée, ce qui me laisse supposer que j'avais eu trop d'exigences ou que vos stocks aient été épuisés !
Quelques évènements fâcheux ont un peu perturbé mon année, heureusement résolus, ils m'imposent d'aller à l'essentiel.
Alors, me connaissant, cela vous surprendra peut-être, car ces lignes ne vous parleront ni des bijoux ni de toutes ces choses qui brillent dans les vitrines...
Quand on a la chance d'avoir eu très peur et de s'en tirer à fort bon compte, il faut reconnaître que les priorités ne sont plus les mêmes !
Alors voilà, j'ai préparé une nouvelle liste de tous ces petits trucs qui me feraient drôlement plaisir, en vrac :
Divorce…
Sa bouche dégouline d'aigreur et ses lèvres se crispent en un sourire vengeur tandis qu'elle me conte son malheur.
Son mari l'a quitté ! Après trente huit ans de mariage !
Et bien, ai-je pensé, il lui en aura fallu du temps pour se décider !
Elle martèle rageuse qu'elle le saignera à blanc !
Mon Dieu ! Moi qui pensait qu'on ne saignait que les cochons !...
Elle a aussitôt vidé tout ce que leurs coffres comprenaient d'euros accumulés, et replacé ailleurs de quoi survivre décemment à cette trahison ! Sous prétexte de trop travailler et de n'en avoir pas le temps, il l'avait depuis toujours laissé tout gérer, si bien qu'en la quittant il ne saura jamais de combien elle l'aura volé !...
Car s'il est parti, bien sûr, c'est "avec une autre". Qui, parait-il, n'est ni plus jeune ni plus belle... L'imbécile !
Comme si l'amour s'encombrait de compter les rides ou les années comme elle comptait chaque sou qu'il gagnait ! Elle parle sans s'arrêter de crainte d'oublier quelque méchanceté qui resterait coincée entre deux dents à pivot, lève le menton pour insister sur la ténacité qu'elle mettra à le briser.
Pauvre homme ! Devant telle rombière engoncée dans son manteau de laine, le cou serré d'un collier de perles aussi jaunes que son teint tout plissé, les doigts engourdis de trop de diamants sertis, on comprend qu'il ait pu préférer d'autres draps, fussent-ils aussi jolis !...
Elle qui racontait qu'à leur âge l'ennui les cernait, au moins la voilà occupée pour quelques années à lui faire payer cher l'envie d'aller butiner ailleurs !
Elle croit achever sa triste besogne en l'accablant d'une impuissance qu'elle avait depuis longtemps constaté...
Ouf ! Notre homme a donc retrouvé sa virilité... Son allure de mégère ne comblait plus ses fantasmes. Viagra ne peut tout remplacer !
Elle me quitte satisfaite d'avoir une fois de plus déversé sa haine et son mépris. Tournant les talons qu'elle a plats, elle ne cherche surtout pas à savoir si ma vie est jolie, fuyant l'idée que le bonheur ne se raconte pas...
Je m'en vais sereine sur mes escarpins, ses médisances et sa méchanceté l'ont finalement rattrapée...
Angoisse…
J'ai peur...
De nommer cette pesanteur qui me donne un regard acéré sur tout ce qui m'entoure...
De ces moments de bonheurs qui m'apparaissent si fragiles et pourraient disparaître d'un coup de baguette maléfique...
J'ai peur de ces ombres qui se sont emparé de mon sein, de ces grains de sables qui empierrent ma chair, j'ai peur de cette fouille qu'on m'annonce et de cette attente qui pèsera lourd...
J'ai peur de ces hommes de sciences trop plein de compassion, de cette gentillesse dont on m'entoure, de ces rassurances qui m'inquiètent et de toutes ces choses que bizarrement j'ai tenu à mettre à jour il y a peu de temps...
J'ai peur de ces miroirs qui se fracassent, de ce Vendredi 13 que j'ai osé défier, j'ai peur de tout ce qui jusqu'ici me faisait éclater de rire...
J'ai peur de tout ce que mon corps à mon insu fabrique, j'ai peur de cette alchimie sournoise et de cette douleur silencieuse...
Mon corps m'échappe et se travesti, quel est ce Carnaval où je suis conviée sans que je puisse me désister ?
Je scrute ce sein déjà balafré qui fait l'innocent et ne montre aucun signe de démission... Il semble me narguer et me pousser dans mes retranchements, les années passant j'avais oublié qu'il n'était qu'en rémission...
Huit années de soulagement balayées par une photo noir et blanc ratée, il va encore falloir poser de côté et sourire en se retenant de respirer...
J'ai peur de cette vrille qui m'entamera et qui la nuit me tient parfois éveillée...
J'ai peur de la souffrance, j'ai peur d'être douillette et de n'être qu'une trouillarde !
Je me désagrège en imaginant l'angoisse qui étreindrait mes enfants, j'ai peur de leur peur et de leur courage s'ils avaient à me porter...
Je cherche ce treillis qui camouflerait cette possible absence, et quelle héroïque posture imaginer pour soutenir le regard de l'homme que je veux tant séduire sans les attraits de ma féminité ?...
J'ai peur de ce que la maladie ferait de moi, peur du peu de force qu'il me reste pour l'affronter et lui tenir tête, peur ne pas être assez orgueilleuse pour me battre sans pleurnicher...
Je n'ai rien encore, et je serai peut-être indemne dans quelques semaines, indemne d'un cancer sans doute, mais pas indemne de ma peur irraisonnée et irraisonnable...

