Mot à  Mo J'aime les mots et écrire, même maladroitement

28août/090

1949 – 2005

Les cimetières avaient un autre air avant toi.

Je ne les détestais pas, m'y promener ne me dérangeait pas plus que ça. J'y trouvais même comme un apaisement. Silencieux par essence et pourtant bruissants de toutes parts ;  le feuillage des arbres bercé par la brise, mouillé sous l'averse, le pépiement des oiseaux... Souvent posés aux abords d'un village ou d'une ville, recueillant les effluves sonores de la vie qui plus loin s'agite encore... Résonnants de la mémoire de tous ceux qui, contraints, l'habitent pour longtemps... Témoins de tant de chagrins et pourtant semblants sereins sous l'alignement des granits et le tracé des allées...

Non, ils ne m'ennuyaient pas plus que ça.

Voilà maintenant que tu en habites un... J'ai aujourd'hui une douloureuse raison de m'y rendre.

Depuis des mois j'y vais très souvent. Peut-être espérant y retrouver une trace de toi, y sentir ta présence alors que partout ailleurs tu t'obstines à t'en aller... Mais plus j'y vais plus je reste persuadée que ce n'est pas là que tu es. Non, tout ce silence, ce ne peut être toi. Cette tombe ne me rapproche pas de toi... Il faut que mes yeux heurtent les lettres de bronze qui écrivent ton  nom pour qu'un instant seulement je réalise que c'est bien toi qui est là. Mais tout aussitôt l'angoisse de ton absence s'éteint, car ce n'est pas ici que j'ai du chagrin.

Il avait tant neigé ces jours là qu'on ne distinguait plus les allées et à peine les tombes. Du revers de la main j'ai balayé l'épaisse couche cotonneuse qui recouvrait la tienne. Comme pour que tu puisses mieux respirer... La rose blanche que j'avais posée sur la pierre avait pris des couleurs de terre. J'ai renoncé à découvrir davantage ta nouvelle adresse. Cette neige tombée fraîchement te faisait un édredon de flocons et je me suis bêtement dit qu'il te tiendrait chaud...

Quelques jours plus tard, revenant sur mes pas, la neige avait fondu. Ne restaient que ces gouttes d'eau qui telles des larmes glissaient en silence sur le granit vert. Un timide soleil d'hiver s'évertuait à les sécher sans y parvenir. La douceur de l'air se voulait comme une tendre consolation. J'ai eu pour un instant l' impression que mieux que les humains la nature comprenait mon chagrin...

A Bernard,

Le 28 Août 2009 - Quatre ans -

21août/092

Nos chagrins…

Il est des chagrins qu'on croit naïvement avoir muselé au cours des années, alors qu'il puisent impunément dans une envolée de musique, une senteur ou un paysage de quoi à nouveau nous parler.

Il est des chagrins qu'on pense avoir terrassé alors qu'on a juste essayé de les ignorer.

Des chagrins qu'on croit pouvoir adoucir, alors qu'ils ne seront jamais que rugosité...

On veut croire que pour leur survivre il suffit de les mettre de côté, qu'en niant leur existence ils se dissoudront progressivement jusqu'à n'être parfois qu'une légère brume de tristesse posée sur notre bien-être retrouvé...

On veut croire que le Temps les atténue, que nos larmes les usent...

On croit pouvoir vivre sans eux mais eux ne peuvent vivre sans nous...Et s'ils nous sentent leur échapper ils s'empressent de nous culpabiliser et c'est ainsi qu'on hésite à redevenir heureux sans eux...

Et puis, comme si ça n'était pas assez, il faut aussi supporter l'incontinence verbale et le regard décalé de ceux qui n'en ont pas encore connu de vrais, de tous ceux qui de loin savent mieux que nous ce que c'est que d'avoir du chagrin ! Il faut côtoyer ceux qui, sous prétexte de nous être attachés, s' arrogent le droit de nous juger, ceux qui, à notre place, auraient fait beaucoup mieux...

Ceux devant lesquels on se surprend à se justifier...

Ceux qui nous trouvent bonne mine et s'en affligent, ceux qui s'offusquent à l' idée qu'on ait "déjà" pu oublier...

Ceux qui ne vous écoutent pas, qui se servent de votre chagrin comme d'un tremplin pour mieux évoquer leur propre quotidien...

Les mêmes s'étonnent de nous voir survivre et aller de mieux en mieux pour plus tard nous reprocher de n'être pas au diapason quand pour eux il serait grand temps d'aller bien...

Que savent-ils de l'énergie que nous mettons à tenir debout ? Un sourire peut être le seul moyen de ne pas faiblir. Il n'est plus jamais question de s'attendrir ou de trop s' appesantir sur nos états d'âme. Si l'on se concède une larme, ce pourrait devenir un torrent en un instant... Alors on s'évite la noyade... On prend assez vite l'habitude de faire bonne figure, et bientôt les gens oublient, c'est bien normal... S'ils sont un peu agacés par notre "courage", ils ne supporteraient pas de nous entendre nous plaindre... L'empathie a ses limites !

Il est des chagrins que l'on croit appartenant au Passé alors qu' ils sont tapis au détours de nos vies, et derrière nos apparentes sérénités personne n'en soupçonne la douloureuse et ineffaçable présence ...

16août/091

Le « Vieux Bâtiment ».

C'était un ancien moulin à papier en partie effondré sur une presqu'île emboisée.

Une cacophonie de pierres éboulées entre les ronces, de murs évanouis sous les poutres noircies par la pluie, un bout de toit encore perché sur le côté et qui menaçant de tomber rendait l'endroit un peu inquiétant.

Un pont sur le canal qu'il fallait d'abord traverser avant de franchir un fossé et de passer un porche grand ouvert sur une salle éclairée par la clarté de l'été. Quelques parois encore debout donnaient l'idée d'un atelier depuis longtemps déserté.

Si ma voix s'était élevée seul l'écho lui aurait répondu. J'aurais été seule au milieu d'un passé presque silencieux.

Il y avait bien longtemps que plus aucun gamin ne venait ici inventer quelque jeu aventureux. Des barrières avaient été un temps prudemment installées les en dissuadant à jamais.

Je me souvenais du petit chemin qui courait sur le côté. Nous l'empruntions chargés de nos goûters et partions à l'arrière du vieux bâtiment pour quelques heures faire nôtres les histoires que ses murailles fragiles nous contaient.

Au creux de la verdure qui partout s'immisçait, nous révions tout éveillés sans imaginer combien la réalité aurait tôt fait de nous rattraper... A dix ans que sait-on des lendemains lointains tandis que l'éternité tient dans une seule journée d'été ?...

Le soleil avait peine à traverser la mêlée d'arbres et de buissons, l'ombre du moulin gardait  la terre humide, tâchant nos vêtements de glaise rose qui nous dénonçait le soir à la maison...

Notre balançoire de fortune n'aurait plus été qu'un souvenir dessiné au crayon tendre de l'enfance. La corde épaisse que nous avions nouée entre deux troncs d'arbres n'aurait pas survécu à l'humidité de tant d'années accumulées. Elle finirait de s'effilocher dans le sable gorgé d'eau de la rivière qui coulait à côté.

Le silence se serait habillé de mille chuchotements, le clapotis de l'eau l'emportant sur le bruissement des feuilles et m'enlaçant d'une musique douce et nostalgique.

Comme autrefois il s'en aurait fallut de peu pour qu'une silhouette ne se profile dans le clair-obscur, nous aimions frissonner en imaginant quelque fantôme errant dès la tombée du jour.

Mais aujourd'hui la presqu'île s'est laissé conquérir. Plus un seul arbre et point de "vieux bâtiment". Une maison sans âme a investi nos terres et se pavane sur nos souvenirs. Deux petits garçons s'ennuient devant un perron. En grattant la terre du bout d'un bâton, soupçonnent-ils la resonnance des  anciennes fondations ? Sentent-ils dans le vent l'odeur du feuillage ? Entendent-ils le murmure des enfants que nous étions ?

Je me suis éloignée sans me retourner. A quoi bon ? Il ne restait plus rien de ce que j'avais tant aimé, peut-être, en y regardant bien, sur le toit, cette échappée de lumière revenue de mon enfance...

7août/090

Comme une dentelle…

Elle nous quitte doucement, elle nous quitte à reculons...

Elle m'ouvre sa porte, son visage s'illumine  - "Ah te voilà, toi !" -

Pour cette fois encore elle m'aura reconnue...

Les joues encore rondes d'une jeunesse lointaine, le visage enroussi quoique les années n'en aient pâlit la peau à peine flétrie, le regard bleu délavé de trop de larmes à avoir dû verser...

Un sourire en forme d'excuse quand elle parle de son âge. Faut-il que Saint-Pierre ait  tant à faire pour lui avoir laissé accumuler jusqu' ici tant de printemps qui, sans pitié, deviennent des novembres de froidure...

Des yeux qui s'étonnent de tout, qui souvent encore s'émerveillent, des yeux aux aguets qui s'évadent parfois si loin de nos contrées, des yeux fatigués, des yeux près de bientôt se fermer...

Des mains toutes gantées de plissures, des mains comme une fine porcelaine veinée, des mains qui se tâchent d'indigo pour dénoncer la douleur, des mains tremblantes d'impuissance ou d'anxiété...

Une mémoire mariée depuis un moment au Passé, une mémoire infidèle qui ne flirte avec le Présent que pour aussitôt l'oublier...

Une mémoire en dentelle de  soie qui s'effiloche, une mémoire lassée d'elle-même qui préfère se réinventer...